Lou Germain est danseuse Hip Hop amatrice et cofondatrice de Difstyle, une société de production et de diffusion de spectacles de danse Hip Hop, elle organise aussi des événements autour de la danse. En 2017, Difstyle a été sélectionnée, avec son projet Hip Hop at Work par un jury de professionnels pour intégrer la première promotion d’entrepreneurs à l’Espace E de La Place, le centre culturel dédié au Hip Hop.

Bonjour Lou, peux-tu te présenter ? As-tu un pseudo ?
Je m’appelle Lou, j’ai 32 ans. On m’appelle souvent Lou Difstyle ou Boogielou ou Loulou traiteur, ça dépend du contexte. Récemment mon équipe m’a appelé Lou is la Loi et vu ma casquette de directrice de production chez Difstyle ça me plaît bien d’incarner la justice !

Quel a été ton premier contact avec la culture Hip Hop ?
En primaire, dans le 18ème à Paris, on chantait Doc Gynéco en allant à la piscine. C’est assez hardcore avec du recul, on ne comprenait pas tout et fort heureusement. Ensuite à Belleville, le frère de ma meilleure amie d’enfance m’a fait grandir avec le live du Secteur Ä et Bisso Na Bisso.

Lou germain Hip Hop At Work Difstyle
photo © Timothée Lejolivet

« La question d’être une femme va au-delà du milieu Hip Hop. C’est une question sociétale et mondiale. »

Par quelle discipline es-tu entrée dans la culture Hip Hop ?
À 14 ans, j’ai eu envie de commencer la danse Hip Hop. Je n’y connaissais rien et ce qui m’intéressait c’était d’apprendre à faire des slides comme Usher dans son clip « You Remind Me ». Par hasard total, j’ai mis les pieds au centre d’animation Louis Lumière où j’ai rencontré un des pionniers : Stéphane Ragobert qui m’a physiquement et littéralement fait comprendre ce que voulait dire « danse Hip Hop ». Avec lui (et gros big up) j’ai découvert toutes les valeurs de la culture Hip Hop et ça m’a piqué. Je me suis retrouvée à vouloir tout savoir, tout lire, tout regarder. Ado, je déchirais les pages collector du magazine L’Affiche à la bibliothèque Couronnes (mea culpa mais c’était introuvable ailleurs). Je rêvais d’écrire un bouquin avec ma vision de jeune gamine qui n’a pas vu cette culture naître mais qui la vivait début 2000.
Grâce à Stéphane puis à l’écoute attentive de mes parents qui m’ont tout de suite poussé, j’ai vite changé d’inspirations, abandonné Usher au profit de NTM et autres génies !

Qu’est-ce que représentait le Hip Hop pour toi à l’époque ? Et que représente-il aujourd’hui ?
La découverte de cette culture a été une véritable ouverture car je retrouvais l’esprit rock et blues dans lequel je grandissais avec mon père, guitariste amateur et passionné.
J’ai senti que je partageais la colère, la subversion, l’excentricité et cette idée de venir tel que tu es. Cette culture a mis des mots et une corporalité dans ce que je vivais au quotidien, en grandissant à Belleville et à Paris. Puis elle m’a permis de m’affirmer quand ado, je suis allée dans un lycée dans le Marais où clairement je ne me reconnaissais pas dans la culture dominante.
Et même si le Hip Hop a beaucoup évolué et pas toujours vers le meilleur, il me donne encore des frissons, comme un premier rencard.

Hip Hop At Work Lou Germain Difstyle
photo © Timothée Lejolivet

À l’origine le Hip Hop c’était l’association des 4 disciplines (la danse, le graff, le DJ et le MC) mais à l’heure actuelle ces 4 éléments se sont de plus en plus éloignés, que penses-tu de cette séparation ?
Ça fait un paquet de temps que les disciplines fondatrices se mélangent moins. Le moment où le Hip Hop a été raccroché au business auquel on n’était pas vraiment préparés, les a scindé. Pour certains, chaque pilier avait besoin de défendre son bifteck et une des manières d’y arriver aura été la scission. Il est vrai que chaque discipline a ses fonctionnements propres et répond à des problématiques divergentes. Moi je suis dans la danse et même si j’aime le rap, je ne serais pas en mesure de gérer le booking d’un groupe par exemple. Les codes, les réseaux, les modèles économiques ne sont pas les mêmes.
En revanche, c’est dommage que la curiosité ne soit pas plus répandue, c’est assez rare de voir des rappeurs aller voir des danseurs, des danseurs aller créer avec des graffeurs, etc. En France, c’est comme s’il y avait un besoin de cloisonner les esthétiques, de catégoriser les éléments. Finalement avec le temps on a fini par bien cadrer notre contre-culture.
Je ne sais pas si c’est possible de retrouver une ambiance comme au terrain vague, l’insouciance est passée, le business est omniprésent, le monde a changé. Et puis l’image fraternelle et unie entre toutes les disciplines est désuète. J’ai mis du temps à l’accepter car j’étais très bisounours du genre « waouh le Hip Hop est gentil, c’est magnifique, tout le monde se mélange ». En arrivant dans le game, j’ai fini par comprendre que « Peace Unity Love and Having Fun » était un idéal, un beau concept comme « Liberté, Égalité, Fraternité », mais que par contre je pouvais créer ma seconde famille ici.

« Finalement avec le temps on a fini par bien cadrer notre contre-culture. »

Le Hip Hop est souvent décrit comme un milieu masculin et misogyne mais dans l’univers de la danse les femmes sont surreprésentées, alors pour toi quels sont les avantages et les inconvénients d’être une femme dans ce milieu et plus particulièrement dans le Hip Hop ?
A cette question, qui est récurrente, je réponds toujours « ça fait quoi d’être un homme dans le Hip Hop ? » J’aimerais bien avoir des éléments de réponse car on ne pose jamais la question aux mecs.
Plus sérieusement, la question d’être une femme va au-delà du milieu Hip Hop. C’est une question sociétale et mondiale. Dans mon cas, en tant qu’entrepreneuse, je m’attache à ne pas reproduire des systèmes inégalitaires entre hommes et femmes. Mes danseurs et danseuses sont payés pareil. Et si une de mes artistes m’annonce qu’elle est enceinte, on respecte et on l’accompagne dans cette magnifique aventure ! Ça fait partie de la vie, ce n’est pas une tare d’être une femme.

Lou Germain – Battle Ready To Dance – Bordeaux

Qu’est-ce que tu penses de l’entrée de la danse Hip Hop aux futurs Jeux Olympiques ?
Personnellement je suis un peu effrayée. On s’est battu pendant des années pour faire reconnaître la danse Hip Hop comme un art avant tout et non pas comme un camion de pompiers qui éteint le feu comme par magie dans les banlieues. J’ai l’impression qu’avec le temps, notre persévérance et notre professionnalisation commencent tout juste à nous sortir de ça, au moins en partie, avec notamment l’accès à des postes de direction, la création d’espaces dédiés à la culture. Et là, on se retrouve assimilés à du sport. Oui, il y a une dimension physique et sportive dans la danse Hip Hop, c’est indéniable. Cependant je crains que cela formate la génération actuelle et surtout celles en devenir. À présent c’est officiel et je pense qu’il va falloir qu’on développe beaucoup d’initiatives en parallèle pour ne pas perdre notre essence comme la spontanéité, le dépassement de soi à l’instant T, le sens du collectif. À nous de continuer à faire les choses bien !

Difstyle c’est quoi exactement ? Quelles sont vos activités ?
Difstyle c’est une structure créée en 2011. On a organisé des battles, des workshops et, à ses débuts, le premier calendrier des battles. Depuis 2012 on produit la compagnie de danse Lady Rocks créée par Léa Cazauran, mon associée. On cherche à amener le Hip Hop dans de nouveaux espaces et vers de nouveaux publics, avec des projets intergénérationnels, des projets en entreprise et tout autre challenge qui fait avancer et démocratise notre vision de cette culture.

Qu’est ce qui t’as donné envie de créer ton entreprise ? Est-ce que tu souhaitais absolument entreprendre dans le Hip Hop ?
J’ai toujours aimé coordonner et diriger des projets. Je suis une passionnée de cette culture, à 18 ans je savais que je voulais travailler dans ce milieu.
En étant salariée à 100% dans le Hip Hop c’était compliqué, dès lors que cela ne correspondait pas complètement à ma vision, à mon éthique, à ce que je souhaitais défendre, j’étais en conflit avec moi-même et avec ma hiérarchie. Difstyle a été le déclencheur pour faire les choses à notre sauce et faire bouger les lignes comme on le souhaite. Ça a été mon espace de liberté.

Tu as aussi créé le concept de Hip Hop At Work, qui propose du team building aux entreprises par le biais du Hip Hop, peux-tu nous expliquer le fonctionnement plus en détail ? Comment et pourquoi as-tu eu cette idée novatrice ?
Hip Hop At Work c’est la transposition des valeurs du Hip Hop pour un meilleur vécu en entreprise. Concrètement, on met en place des ateliers et des performances artistiques au sein des boîtes pour sortir du cadre du bureau. Cette idée m’est venue quand je bossais énormément, en totale négation du physique, quand je ne m’autorisais aucune pause, pourtant si salvatrices et nécessaires. Si le Hip Hop me fait du bien à moi, pourquoi pas à d’autres ? Tout le monde peut kiffer le Hip Hop car il est pluriel et que chacun peut y trouver quelque chose : du divertissement, de l’épanouissement, de l’apprentissage, etc.
Le délire a été de créer des ateliers en cohérence avec les problématiques actuelles du travail. On bosse souvent assis, en open space, avec une surcharge d’informations et de médias. Pourquoi ne pas démarrer sa réunion d’équipe par un chœur beatbox histoire de s’écouter les uns les autres ? Pourquoi ne pas danser avec son équipe pour prendre confiance en soi et dans le projet de l’entreprise ? Et si le rap pouvait nous aider à préparer nos prises de parole lorsqu’on doit défendre une idée devant son boss ? Etc.

Hip Hop At Work by LADY ROCKS @ Hôtel de Ville de Paris – 2020

Avec Difstyle vous êtes aussi chargés de production de Lady Rocks, la première compagnie de danse Top Rock exclusivement féminine menée par la chorégraphe Léa Cazauran. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ton travail de chargée de production d’une compagnie de danse ?
Aujourd’hui, après quelques années, j’ose dire que je suis la directrice de production de Lady Rocks (sourire) car je n’ai personne au-dessus de moi pour réaliser ces missions. Avec le soutien permanent et le regard de ma directrice artistique Léa Cazauran, je gère les aspects qui sont en dehors de ce qui passe sur scène : la production et la diffusion, autrement dit la fabrication et la commercialisation. Mon poste consiste à accompagner Léa dans la définition et la mise en œuvre de ses projets : un nouveau spectacle, des projets d’éducation artistique et culturelle, des événements. Une fois le squelette du projet établi, je pars à la recherche de lieux, de fonds publics ou privés, de dates de représentation. C’est un travail d’équipe car Léa est mon cerveau droit, je suis son cerveau gauche et ensemble on part défendre ses projets, qui petit à petit sont devenus aussi les miens. Chaque montage de projet, on le vit comme des présélections successives de battles pour la grande finale quand on arrive sur scène !
Et puis, vu qu’au départ j’ai suivi l’école de danse Kim Kan, je donne mon avis sur les choix artistiques, Léa me laisse cette place là et c’est très gratifiant. Je ne suis pas que « celle qui fait les papiers ».
Je gère la logistique également, pour faire en sorte de garantir un espace serein à notre équipe. Je m’éclate à accueillir cette colo en résidence et à débarquer avec le catering que je cuisine maison. Mon père est cuistot et je connais bien la notion d’accueil, prendre soin des gens est la base de tout. Quand ça, ça ne va pas, le système est défaillant et on ne peut pas aller plus loin.

Tu as fais partie de la première promotion des Entrepreneurs Hip Hop de l’Espace E de la Place, une pépinière d’entreprises Hip Hop, quelle conclusion tires-tu de cette expérience d’accompagnement à la création d’entreprise ?
Intégrer l’Espace E a été une super expérience. On a beaucoup appris. Avec le temps, on a redéfini notre projet. Entreprendre et vivre bien était un challenge énorme : après 2 ans en full time à être très peu payée, j’ai décidé d’être en partie entrepreneuse et en partie salariée dans le secteur éducatif chez Parkours où je coordonne un programme de soutien scolaire avec une équipe de 20 personnes et 80 élèves ayant des troubles des apprentissages. Ça me permet aujourd’hui de continuer à travailler pour Difstyle mais avec moins de pression, moins d’enjeux. J’ai retrouvé cette étincelle que je perdais à force de me soucier du développement de ma boîte.
Si à terme on y arrive, tant mieux, mais pour l’instant je ne souhaite plus y mettre toute mon énergie tant que nous n’arriverons pas à trouver un modèle économique viable où nous pourrons chacune construire nos vies d’adultes dignement.

Est-ce que le fait que ton entreprise soit « labellisée » Hip Hop a créé plus de contraintes ou de difficultés par rapport aux autres entreprises en création ?
Une de mes difficultés a été de ne pas venir d’une formation d’entrepreneurs. Je n’ai pas fait d’école de commerce ou autre cursus qui m’auraient donné toutes les armes nécessaires. L’enjeu a toujours été de réussir à entreprendre en restant authentiques et fières de ce qu’on fait. Et à ce niveau, j’ai parfois ressenti des difficultés, un manque de compétences techniques pour commercialiser des concepts. C’est la passion qui fait que je me suis investie et quand un client te dit au bout du fil : « ce que vous faites, c’est pas du vrai Hip Hop » alors que tu vends un show de danse, et tes tripes avec, clairement tu pètes les plombs.
Heureusement les danseurs qui s’entraînaient dans les couloirs de La Place m’aidaient beaucoup, sans le savoir, à garder mon self-control. Quand c’était trop dur, je partais de l’espace E pour aller voir « du vrai Hip Hop ». Des personnes qui s’entraînent 8h par jour, du mardi au samedi et qui font des battles le dimanche, c’est pas du vrai Hip Hop ça ?

Quelles sont selon toi les qualités requises pour bien entreprendre dans le Hip Hop ?
Hip Hop ou non, je pense que les qualités sont les mêmes : avoir défini le pourquoi de l’entreprise et ses valeurs, être régulier, organisé, ouvert aux critiques, savoir se remettre en question, être en mesure de repositionner le projet pour atteindre un marché et trouver les bons interlocuteurs pour répondre à ses questions.

Hip Hop At Work Lou Germain Difstyle
photo © Timothée Lejolivet

Est-ce que tu as une autre passion que la danse ?
Oui, la formation. J’adore transmettre. Depuis 2017, je suis formatrice pour des danseurs et chorégraphes. Je vois mes formations comme des workshops de danse et m’évertue à ne pas tomber dans l’écueil du savant et de l’ignorant ou du cours magistral qui emmerde tout le monde. Je me suis ennuyée au lycée car au fond j’avais besoin d’être dans le mouvement. Je me suis sentie inférieure face à des gens qui avaient plus de vocabulaire et avaient lu plus de livres que moi. Quand, jeune adulte, j’ai compris que le Hip Hop était ma force, ça a déclenché beaucoup d’épanouissement et d’acceptation. Avec mes formations, je cherche sans cesse de nouveaux moyens pour accompagner au mieux les porteurs de projet, mon leitmotiv c’est de transmettre comme j’aurais voulu qu’on le fasse quand j’étais élève !

Maintenant que tu es cheffe d’entreprise, trouves-tu toujours le temps de danser ou d’assister à des battles ?
Je danse assez peu en ce moment. C’est toujours en moi et je suis frustrée de ne pas danser suffisamment pour être fière de mon niveau ! En ce moment, les battles m’intéressent assez peu. Je ne me retrouve pas dans les battles-spectacle où tout le monde est assis. Avec l’offre foisonnante, ça devient banal de faire une compétition chaque semaine. On a plus le même désir car ce n’est plus inédit. Heureusement il y a encore quelques évents sauvages où on ressent le bitume et la rage mais parfois la dimension athlétique prend une telle place que les danseurs écrivent chaque seconde de leur passage à l’avance. Je trouve que ce n’est pas assez subversif et que ça ne se rentre pas assez dedans entre participants.

Parallèlement à une nouvelle forme artistique de la danse Hip Hop qui se développe (opéra, conservatoire, théâtre…) les battles de danse sont toujours autant présents et de plus en plus nombreux, comment imagines-tu l’évolution de la danse Hip Hop dans 20 ou 30 ans ?
Je pense qu’on sera mieux formés à développer des projets. J’espère qu’on se fera moins avoir par les imposteurs car plus de danseurs connaîtront leurs droits.
Je pense que si on ne lâche pas, on va accéder à plus de postes de direction de structures qui ont du poids.
J’espère qu’on arrêtera de nous poser la question de ce que ça fait d’être une femme dans le Hip Hop avant même qu’on se soit présentée. J’aimerais qu’on s’intéresse à ce qu’on fait avant de parler de genre. C’est notre travail artistique et notre personnalité qui comptent. Et ça, ça dépend de nous. Notre sexe, on ne l’a pas choisi et en vrai on s’en fout.

Quels sont tes futurs projets, personnels ou professionnels ?
Développer mes formations et continuer à œuvrer avec Difstyle pour défendre notre vision de la danse. Personnellement, je me souhaite du bonheur, du temps pour être créative et pratiquer la danse.

Ton mot de la fin ?
« N’attendons pas en vain d’avoir tout pour être heureux, soyons-le ! » de Claudia Mongumu, mon amie d’enfance avec qui je descendais la rue de Belleville en yaourtant « wesh wesh yo, sur le beat yo


Top 5 danseurs danseuses Hip Hop de Lou Germain Difstyle - Hip Hop At Work.

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