Espion débute le graffiti en 1984, intrigué par les inscriptions vues dans Starsky et Hutch, la révélation s’opère avec le spécial Hip Hop de l’émission Les Enfants du Rock. Premier graffeur de la ville de Gonesse, il a fait ses armes sur la ligne RER D Nord. Désormais figure incontournable du graffiti, Espion a participé à la popularisation de cet art trop souvent décrié.

Bonjour Espion, peux-tu te présenter ? Pourquoi ce pseudo ?
Je viens par le blase d’Espion, premier pas dans le graffiti en 1984. J’ai opté pour ce blase car pour tout graffeur, les lettres ont une dimension, un charme ; certaines de ces lettres sont attractives et répondent à une volonté de trouver le flow idéal. Mes choix de changer la donne, de ne pas faire comme tout le monde à l’époque, à savoir donner une consonance anglaise pour plus de street credibility m’ont convaincu de choisir un mot français. À notre époque, une de mes références cinématographiques était James Bond, un gars capable de tout faire, polyvalent, fort, qui se sort des pires situations et toujours entouré de jolies filles, Espion est apparu comme évident : un blase qui bouscule !

Handful Peace – Main de la Paix – Rue Édouard Vaillant – Montreuil – © ESPION

Qu’elle est la première discipline que tu as pratiquée dans le Hip Hop ?
Quand le Hip Hop nous est apparu, je l’ai perçu comme un mouvement culturel créé par des jeunes du ghetto et pour des jeunes du ghetto. Avec plusieurs disciplines qu’il fallait pratiquer dans leur ensemble : rappeur, danseur, DJ et graffeur. J’ai tourné sur la tête, laisser parler la plume et me suis immergé dans l’univers du son. De par l’accessibilité technique, le graff s’imposait comme la discipline maîtresse. Pour autant, je n’ai jamais mis de côté les autres aspects : la musique, la danse et l’écriture.

© ESPION

Quelles ont été tes influences artistiques ? Comment est-ce que tu définirais ton style ? Tu fais aussi du body painting, est-ce une continuité du graffiti ou quelque chose de complètement à part ?
Toujours attiré par les belles choses, j’ai mis longtemps à comprendre, du moins à assimiler, ma polymorphie. Très sensible au dessin, la musique, les sciences et le sport. Mes premières références, aussi loin que je m’en souvienne, sont les peintures rupestres, égyptiennes, incas et aborigènes. Léonard de Vinci (de par sa géniale polyvalence) m’a beaucoup inspiré, ainsi que l’univers des bandes dessinées, mangas et surtout Marvel et consort. Pour ce qui est du graffiti, mes influences ce sont les FX Crew (New York) et le livre Spraycan Art de Henry Chalfant . Mon style se définit à travers tous ces prismes; fan de lettres, j’éprouve toutefois le besoin de m’exprimer à travers toutes les formes graphiques ou techniques de l’imagerie (visage, animaux, paysage, etc…) ou sur tout type de support comme le body painting par exemple. Le graffiti fait partie d’une grande famille qu’est le dessin car, à mon sens, tout se connecte. Le graffiti peut se décliner sous bien des formes et se poser sur bien des surfaces, peindre le corps était une évidence. J’ai souvent eu pour référence la femme, à maintes reprises je l’ai peinte sur des murs ou des toiles, il m’a paru logique de prendre son corps comme écrin à ma peinture, l’un sublimant l’autre.

Tu viens de Montreuil, peux-tu nous parler de la scène graffiti dans cette ville ? Est-ce que ça été facile ou pas ? Est-ce que tu es en connexion avec d’autres graffeurs du coin ?
J’ai vécu pendant une longue période sur Montreuil, qui est une grosse scène du Hip Hop français. À mes débuts dans cette ville, j’ai cherché à partager avec les graffeurs motivés et bizarrement les plus actifs ne m’ont jamais accepté, ce qui m’a amené à me concentrer plus sur la rue que sur les terrains ou les usines en friche. N’ayant jamais été invité dans les mouv’ ou ateliers, je me suis « enfermé » dans une autodidacte solitude. Progressant jour après jour, mur après mur, ce sont les plus jeunes qui ont pris en considération mes années de productions murales. Je suis en bons termes avec la quasi-totalité des artistes sur Montreuil à ce jour, mais je reste tout de même isolé.

« Avoir un lieu de création est le désir de tout artiste, pouvoir en bénéficier permet une liberté d’action. »

Tu es très impliqué dans la vie culturelle de Montreuil, tu y as même créé le premier Graff Tour, mais il n’y a pas longtemps tu as dû rendre les clefs de ton atelier alors que ça faisait des années que tu y travaillais, peux-tu nous en dire plus sur cette situation et les conséquences pour toi ?
Montreuil est une ville dans laquelle j’ai monté un grand nombre d’événements associatifs, sportifs, culturels et artistiques. À ce jour, je suis présent sur une bonne partie des murs de la ville, j’ai réalisé des ateliers, des stages-formation, des colloques sur le graffiti. J’ai peint pour des commerçants et chez l’habitant. J’ai mis en place le plus gros festival street art de la ville en 2015 (entre 4000 et 6000 personnes en deux jours) pour lequel j’ai réalisé, dans des conditions extrêmes, un magnifique hibou sur une façade de maison. Je suis également auteur d’une jam appelée It’s Gonna Be Paintfull (Paintfull désormais) réunissant toutes les formes d’expressions, essentiellement urbaines. Avec neuf éditions, c’est plus d’une centaine d’artistes réunis autour de fresques murales, expositions et musique (DJ, concerts et open mic). J’ai aussi fondé deux associations, l’une sportive sur l’enseignement du Silat, un art martial malaisien (le Seni Gayung Fatani), la deuxième est l’association L’Aérosol, plateforme artistique vouée au développement des arts et de l’art urbain en particulier. Avoir un lieu de création à disposition est le désir de tout artiste, car pouvoir en bénéficier permet une liberté d’action mais c’est aussi un QG pour l’artiste. Cela fait deux ans que je suis en recherche et pour le coup ça affecte ma production et tout ce qui en découle. Sur le plan logistique, c’est incontournable. Force est de constater qu’au bout de trois ans de galère, Montreuil ne me renvoie pas l’ascenseur.

© ESPION

À son origine le graffiti était un art éphémère et surtout très décrié, certains ont payé de lourdes amendes et ont même fait de la prison. Aujourd’hui, chaque ville de France organise son propre festival de graffiti, des quartiers entiers de Paris sont mis à la disposition des graffeurs, les œuvres sont maintenant protégées au lieu d’être effacées et pénalisées, que penses-tu de l’engouement actuel pour le graffiti ?
À mes débuts en 84, et cela a duré, le graffiti était très mal perçu, plus fustigé qu’encensé, nous étions donc décriés, plus considérés comme des criminels que comme des artistes. Fort de la confiance que j’avais dans la puissance et l’énergie du Hip Hop et dans celles de ses adeptes, je n’ai jamais lâché prise et ce face à tous, famille, amis et société. Désormais le graffiti a le vent en poupe, je ne peux qu’en être satisfait mais c’est à double tranchant : chaque essor amène son lot de travers.

« Le Mouvement Hip Hop repose sur l’unité et le partage des énergies positives. »

Pour en revenir au Hip Hop, que penses-tu de la séparation de ses différentes disciplines ? On ne voit plus beaucoup de danse ou de graffiti dans les clips de rap par exemple.
Je vais peut-être passer pour un fossile mais le Hip Hop se doit d’être un tout, séparer les disciplines est réducteur, voire contre-productif. Ce mouvement repose sur l’unité et le partage des énergies positives. De nos jours, l’ego prend l’avantage au détriment de l’esprit du Hip Hop. De plus, c’est une réalité française car ailleurs le Hip Hop reste uni.

En ce moment on parle beaucoup de street art, qu’est-ce que tu en penses ?
Street Art est une appellation à dimension mercantile, il définit une vision limitée de l’art dans la rue en tant qu’utilisation du mobilier urbain comme support d’expression. Selon cette définition, le graffiti rentre dans cette classification.

Pendant des années, la RATP et la SNCF ont fait la guerre aux graffeurs et aux tagueurs et maintenant ces deux institutions financent ou sponsorisent des événements graffiti et paient même des artistes pour peindre leurs trains, que penses-tu de cette situation ? Est-ce de la récupération ?
Tout est récupération. Bien sûr qu’en tant artiste, pouvoir débloquer des collaborations avec de grandes institutions peut sembler attractif car il y a une forte visibilité. Sauf que, lorsque l’on regarde de plus près la dimension budgétaire, force est de constater que les graffeurs sont souvent mal payés en comparaison avec d’autres œuvres de street art. Il y a encore du chemin à parcourir !

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En parlant de récupération, j’aimerais aussi avoir ton avis sur la multiplication des ventes aux enchères et des galeries d’art qui se spécialisent maintenant dans le graffiti ? Pour toi, est-ce que le graffiti sur toile c’est toujours du graffiti ?
Au niveau du marché de l’art, il va de soi qu’avec le street art, une dimension commerciale a vu le jour. Cela aurait pu être une bonne chose sauf que cela a favorisé l’apparition de profiteurs opportunistes et arrivistes, qui avant cela critiquaient l’univers du graff mais ne se sont pas gênés pour en copier les codes esthétiques et faire du bénéfice avec, au détriment des vrais acteurs du mouvement. Ceci mis à part, le graffiti pour moi ne peut, ni ne doit se cantonner à la rue, même si cela reste son terrain de prédilection toutefois. Son évolution à travers le monde prouve son authenticité et sa force. Tant que c’est un graffeur qui en est à l’origine et qu’il se reconnaît dans ce style, ce qu’il fera sera du graffiti.

Comment imagines-tu l’avenir du graffiti dans 20 ou 30 ans ?
D’ici deux ou trois décennies, le niveau sera encore plus élevé car la seule limite à l’imagination est l’imagination elle-même.

« Le graffiti pour moi ne peut, ni ne doit se cantonner à la rue, même si cela reste son terrain de prédilection. »

Qu’est-ce que tu penses de la notion de transmission qui est aussi l’une des composantes du Hip Hop ? Par exemple, organises-tu des ateliers de graffiti pour ceux qui voudraient s’initier ou pour des enfants ?
La transmission est primordiale en effet, depuis mes débuts de graffeur j’ai mis l’accent sur la passation de connaissances, étape incontournable pour le développement de la discipline. Mes premiers ateliers datent de 1991, et ma première colo Hip Hop de 1994. À une époque où la plupart cherchaient à s’illustrer sur Paris, moi je passais de ville en ville à travers la France pour diffuser les bases du graff. J’ai également été, pendant sept ans, formateur pour le BAFA Hip Hop, j’encadrais des personnes désireuses de savoir animer autour du graffiti.

Est-ce que tu vis de ton art ?
Je vis par, de, pour, avec, via mon art. C’est une activité qui donne un sens à ma vie, ni plus ni moins, tout le reste, c’est du bonus.

As-tu d’autres passions en dehors du graffiti ?
Oui, je suis pluridisciplinaire, je m’exprime à travers la peinture en général, mais aussi les arts martiaux, les arts culinaires et la musique.

© ESPION

Que penses-tu de la nouvelle génération de graffitis artistes ? Penses-tu qu’ils ont encore cet esprit Hip Hop ? D’ailleurs, est-ce que le graffiti est toujours Hip Hop aujourd’hui ?
Pour la plupart, ils sont très talentueux et respectueux des anciens mais moins de la philosophie du Hip Hop, l’évolution n’a pas que du bon. Le graffiti a existé avant le Hip Hop, du coup c’est un peu une question piège. Cette forme d’expression résonne avec l’univers du Hip Hop car née dans le même environnement et investie par les mêmes protagonistes à l’époque. C’est courant de croiser des graffeurs qui ne se sentent pas Hip Hop ou n’en connaissent quasiment rien. À mes yeux, ce sont juste des techniciens.

En 2015 tu as publié ton premier livre Vandalistique, pourquoi cette envie de faire un  livre et peux-tu nous parler de tes futurs projets ?
Vandalistique était pour moi l’envie de cristalliser ma passion pour le graffiti mais aussi l’écriture, je voulais proposer un livre qui se présente différemment des autres. Cet ouvrage raconte ma vision du graffiti et, pour ce faire, mon choix s’est porté sur la poésie qui est un peu l’art d’imager avec des mots. Deux autres opus sont dans les cartons.

Espion dans un épisode du “Geste” vidéo © Le HuffPost – 2018

Ton mot de la fin ?
Que la couleur soit !



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