KT Gorique, rappeuse suisse d’origine ivoirienne, est la première femme et à 21 ans, la plus jeune rappeuse à gagner le End of the Weak (championnat du monde de rap), suivront trois albums ainsi que de très nombreux live. KT Gorique est rapidement devenue une valeur sure de la scène Hip Hop et n’a plus à prouver son talent tant elle conquiert le public dès les premières rimes ! 

Bonjour KT Gorique, peux-tu te présenter ? Pourquoi ce pseudo ?
Moi c’est KT, j’ai 28 ans, je suis une artiste suisse d’origine ivoirienne et italienne et je fais de la musique depuis environ 15 ans. Au début je montais sur scène avec le pseudo KT. Je faisais énormément d’impro à cette période et j’avais tendance à faire des jeux de mots comme KT Gorille/KT Strophe etc., et je terminais souvent en disant: « C’est KT, Catégorique ». Du coup, les gens qui m’entouraient et le public ont fini automatiquement par m’appeler « KT, KT Gorique », ce qui est resté parce que finalement, ça correspond parfaitement bien à ma personnalité. Je sais ce que je veux, et quand j’ai décidé quelque chose, je ne doute plus et rien ne peut m’arrêter.

KT GORIQUE – VERDAD (prod. by KT Gorique)

A quel âge as-tu commencé à t’intéresser au Hip Hop et au rap en particulier ? Peux-tu nous raconter comment ça s’est passé ? Est-ce que tu as aussi pratiqué les autres disciplines du Hip Hop (danse, graffiti, DJ…) ?
Je me suis intéressée au Hip Hop vers l’âge de 11 ans, par la danse d’abord. Il faut savoir que j’ai commencé la danse à l’âge de 5 ans, et que ça a toujours été mon premier amour avec la scène. Je faisais de la danse africaine, du classique, etc…, mais en découvrant la danse Hip Hop (le smurf, le pop, le newstyle, le krump, etc.), j’ai eu un déclic. Je me suis reconnue dans cette culture, dans cette musique, et je me suis trouvée. J’écrivais déjà des rimes, sans savoir que c’était des chansons. C’est en décidant de poser mes rimes sur les morceaux Hip Hop sur lesquels j’aimais danser que j’ai commencé le rap.

Quand as-tu réalisé que le rap c’était non seulement une passion mais que ça pouvait aussi être ton métier ?
La passion était une évidence dès les premières rimes et les premiers flows, dans le sens où ça me faisait tellement du bien d’écrire et de rapper mon ressenti, que je ne pouvais plus m’en passer. C’est à ce moment-là que j’ai compris que rapper c’était vital pour moi, mon bien-être, mon équilibre, pour trouver ma place dans ce monde. Je n’ai pas réalisé tout de suite que ça pouvait être mon métier, ou plutôt que c’était devenu mon métier. En Suisse, au niveau institutionnel, les arts de la scène ne sont pas reconnus comme de vrais métiers, c’est donc presque impossible de vivre de son art ici. Pourtant, après de nombreuses années à parcourir les routes et à sortir des projets indépendants, j’ai pu petit à petit faire de plus en plus de musique, jusqu’à ce que cela devienne mon activité principale. C’était tellement impensable et impossible pour moi, que je ne réalisais pas que ça y est, j’en étais là, à faire de la musique tous les jours.

« On ne fait pas du Hip Hop, on EST Hip Hop,
un point c’est tout.»

Comme KRS-One tu as dit « On ne fait pas du Hip Hop, on EST Hip Hop, un point c’est tout.» Comment est-ce que tu définis le fait d’ÊTRE Hip Hop ?
Être Hip Hop pour moi, c’est d’abord se sentir appartenir à cette culture, à un mouvement qui traverse le temps, qui véhicule une certaine philosophie, une certaine vision du monde. Ça va beaucoup plus loin que de juste kiffer certains artistes, ou s’habiller avec des marques associées à la culture urbaine. Ça va même plus loin que juste écrire des rimes ou faire du rap. C’est un état d’esprit.

Tu es Suisse, peux-tu nous parler de la culture Hip Hop dans ton pays et penses-tu qu’il y ait une différence avec celle de la France ?
Il y a de grandes différences, tout d’abord parce que la Suisse est un pays multiculturel. Nous parlons plusieurs langues et le français est seulement la deuxième la plus parlée sur le territoire. Ce qui signifie que le public suisse est à la fois influencé par le rap français, mais également beaucoup par le rap américain, et le rap allemand, du côté de nos frères et sœurs germanophones. Par conséquent, il y a une vraie touche unique dans le style suisse, parce que les influences sont diverses et surtout linguistiquement très différentes. Vous pouvez donc très bien avoir des rappeurs de Suisse romande qui posent en anglais, des germanophones qui posent en français, ou en dialecte suisse allemand, d’autres en italien ou encore en allemand pur. Les possibilités sont infinies et par conséquent, certaines influences peuvent être similaires, et d’autres complètement différentes.

Quand on suit ton parcours, depuis ta victoire au End Of The Weak en 2012, on constate qu’il y a beaucoup de concerts, on sent que la scène c’est très important pour toi ?
La scène c’est ce que je préfère. Je ne comprendrais pas le sens de tout ce que je fait si je ne pouvais pas monter sur scène. Ce serait un peu comme être basketteur, s’entraîner avec acharnement tous les jours, mais ne jamais entrer sur le terrain !

« Les arts, la musique, le rap, ne font que refléter la réalité de notre monde. Certains la glorifient, d’autres la dénoncent. »

Le milieu du rap est un milieu très masculin, comment as-tu fait pour t’imposer ? Est-ce que tu as eu des soutiens de la part d’autres rappeurs ou rappeuses ? Quels conseils donnerais-tu à une jeune femme qui voudrait se lancer dans le rap ?
Je ne suis pas du tout d’accord avec ça parce qu’on devrait plutôt dire : le monde dans lequel nous vivons est un monde dominé par les hommes, et ce dans n’importe quel domaine. Combien de femmes pouvez-vous citer en tant que légende du rock ? Combien pour le reggae ? Combien de grandes femmes scientifiques pouvez-vous citer ? Combien de femmes ingénieures ? Combien de grandes réalisatrices ? Combien de grandes créatrices de mode ? Combien de grandes cheffes de cuisine ? Et surtout, pensez-vous vraiment que vous n’en connaissez pas parce qu’il n’y en a aucune ?
Ce qui me dérange, c’est que j’ai l’impression, qu’on veut toujours voir la culture Hip Hop à travers un prisme réducteur, qui résume le rap au matérialisme et au sexisme extrême, alors qu’il exprime de manière totalement crue et directe ce qu’est notre société actuelle. C’est vrai que certains artistes peuvent glorifier l’argent et la surconsommation dans leurs morceaux, mais qu’en est-il d’un président qui refuse de cesser de vider la Terre de ses énergies non-renouvelables uniquement pour le profit? Leurs mentalités sont-elles si différentes?
Ce n’est pas parce que l’approche est plus frontale et parfois caricaturale que le milieu du Hip Hop est plus dur que quoi que ce soit d’autre ! Je peux vous assurer que j’ai des amies serveuses qui subissent plus de sexisme que moi au quotidien !
Si une femme doit en venir à se poser la question : « est-ce que j’ai le droit de faire ci, ou suis-je légitime pour faire ça ? », plus aucune d’entre-elles ne ferait quelque chose ! Ce n’est pas le rap qui est sexiste mais notre société toute entière. Ce n’est pas le rap qui est matérialiste, c’est le système dans lequel on vit qui nous pousse à l’individualisme, la surconsommation, l’égoïsme, etc.
Les arts, la musique, le rap, ne font que refléter la réalité de notre monde. Certains la glorifient, d’autres la dénoncent, et c’est tout ça qui fait la richesse de notre musique.

« Si les femmes étaient considérées à leur juste valeur dans notre société, elles le seraient dans le rap. »

On te retrouve sur le S’One Project de DJ S’One, un album réunissant uniquement des rappeuses. C’est important pour toi de collaborer à ce genre de projets qui met en avant les rappeuses ?
C’est important pour moi de travailler sur des projets qui mettent en avant des artistes qui n’ont peut-être pas beaucoup de visibilité mais qui proposent quelque chose d’intéressant. Évidemment ça me fait plaisir d’être entourée de plusieurs sistas, mais je l’aurais fait avec autant de motivation même si j’avais été la seule femme car pour moi il ne s’agit pas que de ça.

KT GORIQUE x S’ONE PROJECT – RING THE ALARM (prod by Nizi)

Comment ressens-tu la place des femmes dans le Hip Hop ? Selon toi, est-ce qu’il y a des choses à améliorer ?
Je crois surtout que la musique parle d’elle-même. Si les femmes étaient considérées à leur juste valeur dans notre société, elles le seraient dans le rap. Pas l’inverse. La culture Hip Hop ne pourra pas être la seule à changer les mentalités, même si contrairement à ce qu’on peut imaginer, elle y œuvre énormément. Pour exemple, la grande majorité des personnes qui écoutent ma musique sont des hommes. Ils ne se posent pas de questions sur le fait que je sois une femme, un homme, ou un extraterrestre. Ils écoutent parce que la musique les touche et que ça leur parle.
Par conséquent, les médias, radios, et autres supports de promotion de la culture Hip Hop pourraient éventuellement s’intéresser plus aux artistes féminines, et peut-être envisager de les mettre un peu plus en avant, afin que d’autres personnes les découvrent. Sans pour autant les catégoriser et les isoler des autres avec des termes réducteurs comme « rap féminin », car cela sous-entend que ce style de musique est fondamentalement masculin, hors l’art n’a pas de genre. C’est pour moi complètement absurde.
Néanmoins, je ne pense pas que cela sera suffisant, parce que qu’il faut un changement profond des mentalités pour qu’une réelle différence se fasse. C’est pour ça que selon moi, les femmes ne devraient même pas se poser de questions, sinon elles ne feraient juste rien.

« La culture Hip Hop ne pourra pas être la seule à changer les mentalités, même si […] elle y œuvre énormément. »

Par rapport au développement de ta carrière, est-ce que c’est plus facile en Suisse ou en France ?
Dans mon cas c’est très difficile car il est presque impossible de vivre de son art en Suisse. De plus, il est aussi extrêmement compliqué pour un artiste suisse qui rappe en français de se faire une place en France, tout simplement parce que le territoire est beaucoup plus grand, tout comme l’industrie qui se suffit à elle-même. En gros, le public français est déjà bien occupé avec la richesse de tout ce qui se passe sur le territoire, donc en principe, il s’en fout totalement de ce qui se passe en Suisse ! C’est donc également très difficile de se frayer un chemin auprès du public et des médias français.



Tu es originaire de Côte d’Ivoire et d’Italie, comment est-ce que tes origines influencent ta musique et tes textes ?
Je suis née en Côte d’Ivoire et y ai vécu jusqu’à l’âge de 11 ans, avant d’immigrer en Suisse. Par conséquent, mon côté africain est très présent dans mon caractère, et donc ma musique. Je pense que les premières années de la vie sont vraiment déterminantes dans le développement de chacun. J’ai passé mon enfance sur le continent africain et je m’y suis formée. J’y ai découvert la musique, mes premières passions, etc. Le fait d’avoir été déracinée m’a énormément marquée et cela se ressent à travers mes textes, tout simplement parce que je raconte ma vraie vie. J’aborde donc énormément le sujet du métissage, du panafricanisme, des immigrations et de nombreux autres sujets qui découlent de tout ça.

Tu as eu le rôle principal dans Brooklyn, le film de Pascal Tessaud, en 2014. Depuis, ce film qui a pourtant eu beaucoup de mal à se monter, a été primé à de nombreuses occasions (dont deux prix pour ton jeu d’actrice) et il fait encore le tour du monde. Que retiens-tu de cette aventure ?
Grâce à Brooklyn , j’ai découvert que j’aimais beaucoup jouer la comédie. Je n’avais jamais fait ça avant et même si le film a été tourné dans des conditions difficiles, c’était une expérience magnifique que je referais sans hésiter. Pascal Tessaud est un grand passionné comme moi, et c’était vraiment incroyable d’être de l’aventure.

Après ce film qui était dans un univers assez proche de ta réalité, aimerais-tu refaire du cinéma ? Il y a-t-il un rôle ou un genre de rôle que tu aimerais interpréter ? Tu as eu d’autres propositions après Brooklyn ?
J’ai joué dans deux autres films par la suite effectivement. Il y a eu Marie et Les Naufragés de Sébastien Betbeder, et Foulek, un court-métrage suisse, réalisé par Patrick Muroni. J’ai également pour projet de rejouer dans d’autres films parce que ça me plaît énormément. Je suis une grande consommatrice de séries, en particulier la science-fiction et les univers fantastiques qui sont mes genres préférés. J’adorerais jouer dans une série comme Game Of Thrones, mais également dans un The Handmaide’s Tale, un Black Mirror, ou ce genre de choses !

Pour rester dans l’image, on peut parler de l’esthétique de tes clips ? Ils sont vraiment différents des codes habituels des clips de rap, c’est une volonté de ta part ou tu suis les idées du réalisateur ?
C’est effectivement une volonté de ma part, parce que j’aimerais amener les gens dans un univers non seulement sonore, mais également visuel. C’est notamment pour ça que je me peins le visage à chaque fois que je monte sur scène, et souvent dans mes vidéos, lorsque je mets en scène mon alter-ego KunTa KiTa. J’aime aborder ma musique comme un film, une histoire. Quelque chose de vrai, mais à la fois très métaphorique, voire théâtral. C’est d’ailleurs pour ça que j’aime beaucoup la science-fiction !

KT GORIQUE – KUNTA KITA

Peux-tu nous citer tes artistes préférés ? 3 rappeurs, 3 DJ’s et 3 danseurs (nationaux ou internationaux) ?
Pour les rappeurs il y en a beaucoup trop pour en choisir seulement trois… Alors je dirais Lauryn Hill pour le côté engagé, Busta Rhymes pour la technique, et Missy Elliott pour le show et le côté univers unique/proposition totalement originale !

Pour les DJ’s : DJ Arafat ! C’est pas du rap mais je suis une grande fan de musique ivoirienne et de coupé-décalé, et cet artiste est pour moi un vrai monument de la musique africaine, qui nous a quitté trop tôt. Que son âme repose en paix. DJ Premier pour tout ce qu’il a apporté à la culture Hip Hop, et aussi pour tous les beats qu’il a produit, et que tous les rappeurs du monde ont saigné en freestyle Et Grandmaster Flash parce que sans lui on serait pas là en train de discuter !

Et en ce qui concerne les danseurs : je vais forcément repartir sur le continent parce que la plupart des meilleurs danseurs que je connais s’y trouve. Je pense notamment à La petite Zota mais je pourrais très bien citer Michael Jackson par exemple, ou même Jabbawockeez, dans un style complètement différent.


KT Gorique Hip Hop Rap

Si tu avais une baguette magique que changerais-tu dans le Hip Hop ?
C’est très difficile à dire… Je pense qu’il faudrait toute une vie pour répondre à la question ! Je dirais peut-être que je ferais en sorte que dans chaque domaine de notre culture, que ce soit le rap, la danse, ou autre, chacun voit l’autre comme un allié potentiel pour réussir ou s’améliorer, plutôt que comme un ennemi. L’esprit de compétition est ce qui a toujours permis au Hip Hop d’évoluer, et d’être aujourd’hui la musique la plus écoutée du monde. Néanmoins, je pense que la compétition doit rester positive et se faire dans le respect. Mais encore une fois, c’est pareil pour plein d’autres choses.

Peux-tu nous parler de tes futurs projets ?
Mon prochain album s’appelle AKWABA et arrive en mai prochain. Je suis super impatiente de pouvoir enfin partager ce projet d’abord parce que ça fait longtemps que je travaille dessus, mais surtout parce qu’il est pour moi, mon projet le plus abouti. J’ai l’impression d’avoir réussi à faire ce que je voulais faire depuis très longtemps, c’est-à-dire une musique 100% hybride qui fusionne Hip Hop et reggae, métissée et unique parce qu’elle me ressemble et reflète mon parcours, mon identité. J’y aborde également des thèmes que je n’avais jamais traité auparavant et j’ai également pu collaborer avec des artistes que j’aime beaucoup. J’ai vraiment hâte !

Nouveau single : Airforce

KT Gorique – Airforce – 2020 – Extrait de l’album AKWABA disponible le 15 Mai 2020

Un mot de la fin ?
Merci beaucoup pour cette interview et pour ce que tu apportes à la culture ! J’espère que l’album te plaira et shout out à tous les passionnés qui se démènent pour réaliser leurs rêves !


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