Swift Guad & Al’Tarba

Musique Classique
Format : Album 16 titres
Année : 2020
Localisation : France (Montreuil & Toulouse)
Production : Al’Tarba
Featurings : I.N.C.H., Dooz Kawa, Kacem Wapalek, Grems, Cenza, Virus, Noss

Back with another one ! Qui peut arrêter Swift Guad ? Artiste, rappeur et beatmaker de Montreuil (93), il propose des projets de qualité depuis plus de dix ans maintenant. Toujours en indépendant, avec un style qui lui est propre, des schémas de rimes et des punchlines intéressantes, un univers salement bien géré, il est aujourd’hui un incontournable de la scène indépendante du rap français.

Habitué aux collaborations, en 2020 il joint ses forces à un autre artiste talentueux, le beatmaker toulousain Al’Tarba. Membre du groupe Droogz Brigade (qui viennent d’ailleurs de sortir eux aussi un projet), il est reconnu pour la qualité de ses productions et son style hardcore, sombre et torturé. Il est l’un des beatmakers français de l’ombre les plus en vue de ces dernières années qui produit pas mal à l’étranger, pour Lord Lhus, Psych Ward, 2Ugli, Killakikitt, Wyze Mindz, Q-Unique, La Coka Nostra, entre autres, mais aussi pour des artistes français.

C’était pas forcément prévisible mais presque inévitable que deux univers si proches, deux talents si uniques se rencontrent et collaborent. D’autant plus qu’ils vivent tous les deux en région parisienne maintenant.

L’album Musique Classique est un hommage au rap des années 90, ou l’âge d’or si vous préférez. D’ailleurs le single éponyme sorti en octobre 2019 y fait clairement référence, et pas seulement au niveau rap. On trouve ici des références à plusieurs films « classiques », citons :

« Pendant vos dîners d’cons, j’bois du nectar d’orange mécanique »

« Attrape-moi si tu peux »

« Vous n’aurez pas ma peau, vous aurez celle de Roger Rabbit »

Titanic, Saturday Night Fever, Trainspotting, Fight Club, Le Seigneur Des Anneaux sont aussi de la partie, impossible de tout retranscrire…

Pourtant le duo dépasse largement le cadre des années 90, puisque, en tant que grands amateurs de cinéma, les deux compères usent souvent de dialogues de films dans leur musique.

Le morceau qui illustre d’ailleurs bien le style des deux artistes est Petit Prince, sorte de fils spirituel du Petit Frère d’IAM. Les textes sont très directs et bruts, ce qui est un des points forts du MC. Néanmoins la mélodie est très posée, presque un appel à la tristesse et fait qu’elle porte à merveille les mots posés dessus. Al’Tarba est très doué pour utiliser toutes sortes de samples et propose quelque chose d’assez unique dans le paysage rapologique. Swift quant à lui pose seul et délivre un beau message dans son style personnel fait de métaphores et de rimes censées parsemées sur le chemin.

Ce qui est puissant dans cette collaboration, c’est qu’on a l’impression que l’alchimie est totale. Al’Tarba ne prend le micro qu’à deux reprises ici mais il montre toutes ses capacités de rappeur. Il a plutôt laissé son esprit divaguer pour donner vie à tous ses fantasmes auditifs, des meurtres par instrumental. Et comme une musique se comprend mieux avec des paroles, il a confié cette tâche à Swift Guad qui a retranscrit tout ceci. Sa technique exprime idéalement ce que le beat semble dire, ce qui en fait une pièce unique, un classique.

Le MC séduit totalement sur le morceau Le marquis De Guad où il se montre érotique ou romantique, c’est selon. Le titre est clair, il invite les femmes dans son domaine afin de s’adonner à toutes sortes de plaisirs. Ce qui vient totalement contraster avec cette image de “princesse” que beaucoup de filles pensent pouvoir un jour toucher. On a raconté un tas d’histoires aux jeunes filles, sans jamais leur dire que les princesses ont disparu depuis des millénaires dans nos contrées. Le morceau peut aussi se lire d’une autre façon, en effet, on pourrait y voir plus qu’un délire, mais une façon de dire « je baise le game ». Et ici, dans tous les sens du terme. Ce passage est très parlant d’ailleurs à ce sujet :

« Je fais partie de la chevalerie, je suis seul face à la foule
Je suis votre humble serviteur, y a que du sexe y a pas d’amour
»

Il développe d’ailleurs une thématique assez proche sur le morceau Tourbillon, en feat. avec Dooz Kawa :

« J’ai pas peur que les féministes au concert m’égorgent pour mes paroles
Parc’qu’déjà, pour v’nir, bah faudrait qu’elles apprennent à garer les bagnoles
»

Pour poser sur l’album, il fallait forcément être au niveau ou s’y mettre en tout cas. Cette punch’ est bien lourde.
Au rayon des invités, on retrouve aussi un Kacem Wapalek toujours en forme, Noss qui s’en sort parfaitement bien sur l’un des meilleurs morceaux de l’album, Sorry. Al’ utilise parfaitement le sample de la chanteuse Hasley. Le beatmaker I.N.C.H. vient aussi se prêter au jeu, au même titre que Grems. Enfin, les deux derniers privilégiés sont Cenza (L’Uzine) et Virus, rien d’étonnant de les trouver sur un tel projet.

Pas mal de featurings se font pour le marketing, la renommée et se discutent autour d’une rentrée d’argent. Dans le morceau Les Chants De Maldoror, c’est tout un concept qui est présenté. Pour bien comprendre, il faut saisir le titre qui fait référence à un ouvrage datant de1869, écrit par Isidore Ducasse (ou Comte de Lautréamont), qui est mort à l’âge de 24 ans. Pourtant son œuvre composé de six chants racontant une histoire décousue autour d’un être maléfique, Maldoror, est très réputée. Le livre, à l’instar du premier album de Big L, n’a connu une reconnaissance unanime à travers le monde qu’après la mort de son auteur.
Naturellement le morceau s’ouvre par un extrait du livre, auquel Virus répond brillamment par quelques lignes avant de laisser place à l’hôte principal qui nous laisse admirer ses schémas de rimes :

« Je prends du shit et d’la verdure et puis je compile ça
Parce que le vice et la vertu souvent se combinent mal
»

Le titre ne contient pas de refrains, mais des extraits des « chants » avec lesquels les rappeurs kickent, le concept est bon et le morceau s’incruste parfaitement dans la tracklist du projet. Bien que Swift soit très doué pour dire des choses simples avec des mots compliqués, il relève tous les défis proposé par Al’Tarba. En effet, ce dernier réussit un exercice de taille pour un beatmaker à l’œuvre sur un projet entier : se diversifier tout en offrant de la qualité. C’est vraiment fort ce qu’ils font car ils restent vraiment dans le thème du projet (à savoir les années 90) et le font parfaitement. Bien que certains morceaux sont moins tranchants que d’autres, artistiquement, tout ce qu’ils font se solde par une réussite sans appel.

Pour ceux qui ne connaissent pas du tout, ce sera très vite déroutant et hardcore, mais ça fait aussi partie du rap. Et eux ne font pas du hardcore parce qu’ils se prennent pour les plus grands bandits de leur quartier. C’est une façon de s’exprimer, de se représenter et de vivre dans cet univers qui est la musique. J’appelle cela du hardcore intelligent, réfléchi et bien ciblé. Pour se maintenir si longtemps à un tel niveau, il faut forcément proposer quelque chose qui accroche, si les sons ne passent pas en club. Il y a un coté très réel et terre-à-terre à mettre en avant. Le très beau Question de chiffres ou encore Cash-misère sont deux morceaux très éloquents à ce sujet. Ce dernier constitue d’ailleurs un excellent single.

Dans ce disque, vous trouverez allitération, assonance, contre-assonance, homéotéleute, paréchèse, paronomase… De quoi régaler tous ceux qui aiment la technique mais aussi le sens dans les phrasés. Enfin, soulignons le morceau final Dernier Souffle où Guad relâche tous ses démons et semble s’en prendre un peu à tout le monde, à la vie, à l’État, à l’industrie musicale…

Il fait partie de ces artistes qui sont peu nombreux en vrai capables d’aligner les projets tout en conservant un minimum de qualité. Les deux artistes n’ont plus rien à prouver, tant dans le rap que dans la production, et ces deux-là vont continuer à faire bouger les foules et ne cesseront de mettre leur public en fusion. Ils ont pris soin de se faire apprécier par leurs fanbases respectives, en plus de les fédérer autour d’un projet commun. Entre tradition et plaisir, dégagé de toute obligation, ils ont offert plus que de la musique classique et nul doute que l’album continuera de tourner encore et encore. Il touchera toutes les générations car il réussit le pari de ne pas rester coincé dans le passé, sans pour autant tomber dans les clichés actuels.

Les morceaux ne se résument pas à des boucles qui durent quelques secondes et se répètent jusqu’à la fin, ce qui était souvent la norme dans les années 90. On ne peut pas parler de fil conducteur car Al’Tarba brouille bien les pistes, on s’attendrait à des beats avec des tempo lents, des BPM tournant aux alentours de 90 par exemple mais ce n’est pas toujours le cas ici, car tel un film, l’album est très vivant. On a parfois des beats trap, des beats rappelant des jeux vidéo, des variations de tempo, des incrustations de sons… Donc le feeling nineties est surtout à chercher du côté des références et tout ce qui peut s’y rapporter. Bien des artistes ont tenté de rendre hommage à cette période, en reproduisant parfois un album dans les mêmes conditions ou presque, pour obtenir une ambiance similaire. Le résultat est rarement prenant ou s’essouffle très vite. Ici, les deux génies du mal ont su tirer leur épingle du jeu et ont proposé une atmosphère très pesante qui traverse les âges. On ne pouvait pas demander mieux, car même quelqu’un qui n’a pas les références nécessaires n’aura aucun mal à apprécier. Et pour cause, le projet s’adapte à notre époque, tandis qu’un ancien accrochera peut-être plus sur les références aux classiques du passé.

Bonne écoute à tous !


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Chronique écrite par Fathis