Plongée dans l’univers de Fik’s Niavo, rappeur originaire des Ulis, cofondateur des battles Dégaine ton style au début des années 2000. De son engagement social à son dernier projet Kitengué Vol.2, Fik’s Niavo nous parle de son parcours, de ses inspirations et de la place du Hip Hop dans la résistance culturelle.
Salut Fik’s, pour commencer, pourrais-tu nous raconter l’origine de ton nom de scène et ce qu’il signifie pour toi ?
Salut l’équipe, tout d’abord merci pour l’invitation. Comme beaucoup de jeunes rappeurs, mon nom vient d’un moment de chill avec mes bougs posés sur un banc au quartier. C’était l’époque des freestyles jusqu’à pas d’heure et chez nous, au Los Monzas (surnom de notre quartier Les Amonts aux Ulis), ça vannait sec et kickait dur. Mes gars étaient dans le vrai avec leurs textes, et moi, je ne faisais que des impros. Aux Ulis, l’expression “efficace” était l’équivalent de l’emploi du mot “validé” aujourd’hui.
Chacun balançait un couplet et moi, je n’écrivais pas trop à l’époque, par contre je distribuais pas mal de phases en improvisation, et les frangins me disaient : “Waow t’es efficace bro ! T’es sûr que tu ne l’as pas écrit en avance ça ?!” Je rappais en racontant ma journée de cours au lycée ou en décrivant les fringues de chacun en direct, tout simplement (rires). Et puis, quand tu épelles le mot “F.I.K.S” et que tu le dis rapidement, ça donne “efficace”. Je me suis dit que ça sonnait bien et un jour, mon cousin Grödash y a ajouté mon nom de famille en verlan. J’ai kiffé, et j’ai donc décidé de m’appeler Fik’s Niavo.
Ce nom évoque beaucoup de choses pour moi, car j’ai toujours été en quête d’efficacité. L’idée d’associer ce trait de caractère à mon nom de famille, j’ai trouvé ça lourd de ouf à l’époque – 1996 hein ! – (rires).
Te souviens-tu de ta première rencontre avec la culture Hip Hop ? Qu’est-ce qui t’a attiré vers ce Mouvement ?
Bien sûr que je m’en souviens très bien malgré l’âge que j’avais. Tout d’abord, contextualisons si vous me le permettez. Être issu d’une “minorité” en France dans les années 1980, c’était pas anodin. En termes de diversité ou représentativité médiatique, c’était assez particulier. Entre invisibilité, blagues potaches, sketches racistes ou rôles de faire-valoir, c’était assez complexe de s’imaginer beau et vaillant (rires).
Donc, je découvre cette culture un samedi soir à la télévision dans l’émission Sex Machine ou Les Enfants du Rock présentée par Philippe Manœuvre et JP Dionnet. J’y vois des gens noir de peau qui débitent avec un regard véner assumé face caméra, et je sens une urgence et une souffrance dans leur musique. Ce choc, c’est Grandmaster Flash & Furious Five et le morceau iconique The Message. Je dois avoir 4/5 ans maximum, mais je suis resté scotché, traumatisé.
Ce fameux soir-là, j’ai dû échapper à la vigilance de mes grands frères et de ma grande sœur, car j’ai vu ce clip à une heure tardive. De manière inexplicable, au fond de moi, j’ai ressenti un besoin immense de réécouter ce genre de rythme. Quelques années plus tard, nouvelle sensation de dingue. C’est un dimanche après-midi et on tombe sur l’émission de Sidney H.I.P. H.O.P. et là, pour moi, il ne s’agit plus uniquement de chant mais aussi de danse.
Mais pour être honnête, la découverte de cette nouvelle culture va être facilitée par le fait que mes grands frères et sœurs, mes parents, mes oncles, mes tantes sont tous bousillés de musique noire à la maison : rumba, salsa, jazz, funk, soul, zouk, kompa, musique congolaise, etc. Dans notre foyer, la culture Hip Hop est globalement perçue comme une petite sœur turbulente tout juste venue au monde mais issue d’une très grande famille. Ce Mouvement a été libérateur pour moi physiquement, psychologiquement et socialement.
Qu’est ce que le Hip Hop représentait pour toi à l’époque ? Et que représente t-il maintenant ?
À cette époque-là, pour moi, le Hip Hop c’était “pour nous, par nous”. Je suis originaire d’une banlieue qui comptait des dizaines et des dizaines d’origines différentes. Chacun venait avec la culture de ses parents, mais le Hip Hop, c’était nous les jeunes, tous ensemble, l’espoir d’un nouveau monde.
Le Hip Hop m’a fait encore plus aimer la culture de mes parents, car je comprenais que grâce à cela, “émancipation culturelle” ne voulait pas dire “trahison” et encore moins abandon de ses racines, mais plutôt ouverture vers l’autre. De plus, avec la dureté de nos quartiers dans les années 1980/1990 (toxicomanie, délinquance, chômage de masse, précarité, etc.), je voyais notre culture comme un terrain de jeu propice à la création et un bon moyen de “clasher” l’ennui et de développer son goût pour l’ambition.
En gros, pour moi, c’était un des derniers remparts avant la violence physique, c’était l’art avant la guerre. Même si l’objectif n’a pas été — totalement — atteint, le simple fait d’y croire a sauvé du monde. Mon constat en 2025, c’est que nous, nous sommes la culture… quand d’autres ne représentent que l’industrie !
Comment as-tu commencé le rap et quelles ont été tes principales influences ?
J’ai commencé à gribouiller des bouts de rimes au collège au début des années 90. Puis en 1996, avec mon frère Beau’b et mon cousin Grödash, un ami d’enfance, Mangué Camara (aka Games), va nous motiver à prendre le délire plus au sérieux, car il nous trouvait pleins de potentiel. Lui, il avait déjà enregistré des maquettes avec son binôme Killaz, ils s’appelaient les Positiv K-Racter, leurs sons tournaient dans nos boums ou dans nos soirées à la MJC, et ça nous a mis la puce à l’oreille.
Ensuite, Sinik, qui était dans la classe de mon frère au collège, va nous rejoindre ainsi que Benton, une autre connaissance de mon frère, et tous ensemble, on va former le groupe l’Amalgam en 1996. En 1998, avec d’autres frères des Ulis, on va créer le groupe Ul’Team Atom et on va développer nos concepts de mixtapes At Home, tout en autoproduction au Studio Skud, le home studio de Reeno.
Mais avant tout ça, concernant la très très longue liste de mes principales influences, disons que Public Enemy et N.W.A., aux alentours de 1988, ont clairement transformé ma vie. Puis Nas, Tupac, Biggie, Paris, Scarface, Ice Cube aux USA et MC Solaar, IAM, NTM et surtout le Ministère AMER en France m’ont clairement poussé à passer le cap du simple auditeur pour vraiment écrire mes textes et assumer publiquement ma passion au milieu des années 90.
Ayant grandi aux Ulis et étant originaire du Congo, comment perçois-tu ces deux scènes Hip Hop ?
Comme je l’ai toujours dit, grandir aux Ulis, surtout dans les années 80 et 90, a été à la fois bénéfique, inspirant, amusant, vivifiant, stimulant, mais aussi parfois démotivant, agaçant et tragique. On y a vu le pire comme le meilleur.
Pour moi, l’isolement de notre ville, son enclavement et le rejet des communes voisines se sont vite transformés en une force. On a pu y développer notre langage, notre état d’esprit à l’écart de tout. C’était une petite ville nouvelle mais aussi une grosse cité. Nous y avons reçu très tôt la télé par câble. Donc nous avions accès à des émissions comme Yo! MTV Raps, The Soul of MTV, etc.
Notre ville a bénéficié d’une vibe que je qualifierais d’assez neuve, assez cainry, même, comme bien d’autres dans le 91. Sans oublier le nombre de jeunes sortis d’ici qui vont péter le score plus tard à un très haut level (les footballeurs Thierry Henry ou Patrice Evra, pour ne citer qu’eux, sans oublier la top model Noémie Lenoir – liste non exhaustive…). Cette ville a été imbibée d’une culture urbaine ultra vivante et inspirante. Voir tes voisins de quartier aller aussi loin, forcément, ça surmotive ! Ici, nos aîné·e·s ont d’abord excellé en danse Hip Hop, et sur la ligne B, des graffeurs ont aussi fait notre réputation.
Concernant le Congo, j’ai eu la chance et le privilège de suivre, près du cœur mais loin des yeux, le développement de la culture Hip Hop locale. Ce que je peux vous affirmer, c’est que nous avons de très grands MC’s originaires du Congo, dans la diaspora et localement ! Des groupes comme MPR, Bomoko, etc., sont à la fois très bons dans la forme comme dans le fond.
Au pays, j’avais commencé à développer mon label Kartier General du côté de Kinshasa-Lemba City. J’y ai rencontré de très bons rappeurs et rappeuses, des graffiti-artists et beaucoup de danseurs et danseuses de talent. Mais la réalité économique et politique du quotidien freine les infrastructures… Heureusement, la motivation du Mouvement local y est multiple et variée
En quoi ces influences se retrouvent-elles dans ta musique ?
En tout ! Ma trilogie Kitengué n’aurait jamais pu exister si je n’avais pas été à la fois 100% Congolais et 100% issu de la banlieue parisienne. Les gens qui nous demandent de choisir n’ont pas idée de la puissance de cumuler ces deux identités, ces deux cultures et donc ces deux histoires !
En dehors du rap, pratiques-tu d’autres disciplines du Hip Hop, comme le graffiti, le breakdance ou le DJing ?
Non malheureusement, à mon plus grand regret… Et pourtant j’ai bien tout essayé. Pas assez de talent pour certaines disciplines et pas assez de patience pour d’autres (rires) mais je ne m’interdis rien pour l’avenir. L’abnégation est une des valeurs les plus mises en avant dans notre culture.
Comment expliques-tu le fait que les disciplines Hip Hop ne soient plus aussi complémentaires qu’avant ?
Je l’explique par plusieurs facteurs. L’un des premiers est, bien entendu, financier. Le fait qu’à un moment donné, l’industrie, le consumérisme et la société de surconsommation aient pleinement intégré notre sphère lui a clairement porté atteinte. De ce fait, les poches de beaucoup se sont remplies et l’individualisme a primé sur le sens collectif originel. Un danseur ou un DJ sur la feuille de route, c’est moins de biff pour la gueule du MC, qui est vite devenu la tête d’affiche du Mouvement. C’est un constat froid, mais réel…
Après, sans naïveté, il y a une question purement artistique. Il était plus facile de justifier la présence de danseurs avec des artistes qui flirtaient avec la new jack swing, comme Heavy D and the Boyz sur Somebody for Me ou Nuff Respect de Big Daddy Kane en 1991, que sur des morceaux plus mélancoliques, plus lyricistes, avec des BPM plus lugubres comme Mobb Deep, Wu-Tang, Boot Camp Clik ou Mic Geronimo au milieu des années 90. Pour moi, le constat est à peu près le même pour la West Coast. Sur Gin & Juice de Snoop ou Let Me Ride de Dre, on a développé l’aspect chill du pas de danse, et l’attitude a remplacé la technique. Bon, en vrai, on pouvait danser, mais à mes yeux, on était plus dans des petits pas bien chaloupés façon caillera que dans le B-Boy stance des années précédentes. Ce n’est que mon humble avis…
Et toi ? Est-ce que tu t’intéresses aux autres disciplines ? Tu peux nous citer des artistes que tu aimes bien ?
Bien entendu, tout ce qui touche de près ou de loin au Hip Hop m’intéresse grave. J’ai assisté plusieurs fois au battle Juste Debout en tant que spectateur. Pareil pour des événements comme Humanitariat à Massy (91), organisé depuis des années par Dawari, une figure militante du 91. Pour la petite anecdote, une de mes petites sœurs était d’ailleurs assez connue en danse dans la région parisienne à la fin des années 90/début 2000. À l’époque, Diam’s avait personnellement demandé l’autorisation à mes frères et moi, pour que notre sœur devienne sa danseuse officielle en tournée pour ses tous premiers concerts. Elle nous disait sans cesse qu’elle la trouvait très forte et qu’elle avait un très gros potentiel. J’ai assisté à plusieurs jam graffiti. Pour être un peu chauvin, je vais te citer uniquement des artistes français, toutes disciplines confondues : P19, Bruce Ykanji, Nasty, Aktuel Force, Wanted Possee, Liaison Fatale, MKC, Mode 2, TPK, 132, les GBF et encore des dizaines et dizaines d’autres. Total respect !
Tu sembles très investi dans la transmission des connaissances, Quelle importance accordes-tu à cet aspect en tant qu’artiste et en tant qu’individu ?
Pour moi la transmission c’est vraiment la base du truc. “Leur dire très tôt ce que nous avons compris très tard” ! Cette punchline que j’ai reprise dans mon morceau Vous ne cracherez pas sur nos tombes (Kitengué – Volume 2) ça résume tout à mon sens. Pour être tout à fait honnête, c’est aussi tout simplement l’héritage de notre éducation africaine. Dans nos traditions au Congo le statut de” Yaya” aka le grand frère, l’aîné c’est quelque chose d’infiniment important, à ne jamais prendre à la légère.
Peux-tu nous parler de l’Académie du Hip Hop ? Quel est son objectif, à qui s’adresse-t-elle et comment faire pour y participer ?
L’Académie est née suite à la diffusion et aux retours très positifs sur le documentaire Clasher l’ennui que j’ai coproduit et co-réalisé en 2020 avec Yveline Ruaud. C’est Grödash qui fonde l’Académie suite aux constats d’abandon que bon nombre de jeunes nous ont remonté dans le docu. Ces jeunes n’en voulaient pas aux institutions qu’ils ne calculent pas, non, du tout ! Ces jeunes en voulaient affectueusement à nous, leurs aînés (Ul’team Atom, Sinik, Grödash, Fik’s & Pkaer, Scar Logan…etc). Les bruits qui nous revenaient souvent, c’était qu’en notre absence, pour eux, le quartier avait changé et vu qu’ils n’ont jamais fait confiance aux politiques, ils ne voulaient surtout ne jamais être déçus par nous. Nous sommes des gens qu’ils ont estimés pour notre comportement, notre solidarité d’antan et notre parcours.
Du coup Grödash a dit “on ne les a jamais lâché mais maintenant on officialise et on encadre juridiquement et administrativement nos actions”. Le meilleur ambassadeur de l’Académie c’est lui. Moi j’œuvre différemment depuis plus de 20 ans mais je suis une des personnes sur laquelle l’Académie compte lorsqu’elle a besoin. P.kaer et moi on a monté des listes électorales indépendante et autonomes, on a mouillé nos vrais patronymes pour des causes qui ont pu parfois nous coûter des places en playlists ou même des opportunités dans nos vies sociales. Mais on n’a jamais trahi nos convictions pour un peu de gloire ou une place au chaud. On a pris des risques mais, avec l’aide de Dieu, on a créé des vocations, motivé des gens… Donc on continue le marathon de manière différente aujourd’hui. Grödash et son Académie font partie des éléments qui nous rappellent que quelque soit le degré de ton buzz, il faut rester authentique, sans négociations possibles !
Est-ce que ta présence auprès des jeunes fait partie intégrante de ta démarche artistique ? Cherches-tu à leur inculquer les valeurs véhiculées par le Hip Hop ou est-ce une mission plus large ?
Pour moi le Hip Hop est l’un des plus beaux vecteurs de communication qui soit. C’est un mode de vie à part entière. Mes parents m’ont élevé, nourri, éduqué et le Hip Hop m’a accompagné. Voila ce que j’essaie d’expliquer à nos jeunes. Quel que soit le domaine qui vous parle, réalisez-vous ! Personnellement le Hip Hop me pousse à essayer d’être une meilleure personne, pas uniquement un meilleur MC !
Quels conseils donnerais-tu aux jeunes artistes qui souhaitent se lancer dans le rap aujourd’hui ?
Aime le rap pour t’exprimer, pour kiffer, pour exister. Sois appliqué et ouvert. Documente-toi ! Respecte ton art et ton temps car il est précieux. Mais attention, ce milieu est dur, lâche, hypocrite et sournois, donc si tu ne perces pas comme tu le souhaites mais que tu conserves les qualités citées précédemment, alors tu posséderas toutes les armes pour te défendre dans cette société, quel que soit le domaine !
Tu as cofondé les battles Dégaine ton style au début des années 2000, ce qui a contribué à apaiser les tensions entre quartiers. Peux-tu nous parler de l’impact de cet événement ?
Ces battles ont changé une partie de ma vie – et pas que la mienne visiblement – (rires !). On était si jeunes, si fous, si fougueux… Comme je l’ai souvent dit nous n’avons pas inventé le battle en France mais nous avons largement contribué à le populariser. C’était pas gagné mais force est de constater que plus de 20 ans après la première édition, on a marqué des gens et ça, ça n’a pas de prix. Pour le reste, en termes d’impact même, toutes les grosses ligues de joutes verbales en France, au Canada, en Belgique et ailleurs, reconnaissent que Dégaine Ton Style a été pour eux LE battle de référence. On ne compte plus les battles où les MC’s qui s’affrontent interpellent les uns et les autre sur l’authenticité et la crédibilité de Dégaine Ton Style. Entendre des “ici y’a pas de faux MC’s” encore en 2025 c’est que du bonheur, on prend.
C’est une fierté immense car en vrai de vrai, tout aurait pu échouer : le contexte social et géographique, l’environnement houleux, la distance avec Paris aurait pu démotiver les gens venus de l’extérieur, la réputation des Ulis aussi, les transports en commun désastreux à l’époque, les tensions entre certains adversaires et leurs équipes… Au final, zéro violence, des centaines de sourires et des milliers de souvenirs ! Alors oui, deux ou trois fois c’était très limite, c’est vrai (rires !), mais le ratio sur trois éditions est incroyable. On a marqué notre époque ! Merci le Hip Hop, merci la vie !
Tu as récemment participé à la conférence Hip Hop 4 Peace and Justice à Paris. Quels messages souhaitais-tu transmettre lors de cet événement ?
Tout d’abord être invité à partager le temps de parole avec de si prestigieux invités a mes côtés, quelle fierté ! M1, avec les Dead Prez ont fait partie de ces groupes qui m’ont rassuré sur le fait que la radicalité d’un discours face à la surdité de nos dirigeants était nécessaire et la rappeuse Sa Roc représente ce pourquoi j’écoute encore et toujours du rap en 2025 ! Moi le petit mec du 9.1 à leurs côtés qui a droit au même auditoire.. waow ! Mon message était simple et l’image que je voulais renvoyer à nos jeunes c’était : croyez en vous ! Tout en rappelant que la lutte ne connaît ni date de péremption ni forme de rap spécifique… Tout le monde est concerné !

Ton engagement politique et social est notable. Comment concilies-tu ta carrière musicale et tes engagements ?
Pour moi tout est lié. J’essaie d’aborder des thèmes dans ma musique qui me touchent dans la vie sociale, dans la vie de tous les jours. L’un ne dessert pas l’autre.
Tu es régulièrement en collaboration avec Rocé. Comment s’est établie cette connexion entre vous ?
Rocé est un artiste que j’ai toujours apprécié. À ma grande surprise, un jour il m’a contacté
sur les réseaux sociaux et il m’a dit à quel point il aimait aussi bien mon rap que mes actions militantes. Tout d’abord j’ai été surpris mais aussi très honoré. Depuis nous sommes régulièrement ensemble pour parler de la vraie vie et de l’avenir de nos gosses surtout. C’est un mec simple, discret, très cultivé et talentueux. On kickait sur ses faces B quand nous étions ados au quartier. C’est une très belle rencontre. Il m’a fait l’honneur d’être sur Kitengue Vol.1, c’est le morceau Stockholm avec JP Manova, merci à lui pour sa superbe contribution sur ce titre. Rocé c’est un bon. Gros big up à lui, vraiment.
En tant qu’ancien du rap maintenant, envisages-tu de te lancer dans la production de jeunes artistes, si ce n’est pas déjà le cas ?
Sincèrement, j’ai essayé d’œuvrer tout au long de ma carrière pour nos plus jeunes. Entre les ateliers d’écriture, l’aide aux devoirs, les déplacements en tournée avec nos éléments les plus difficiles en mode “youpi on sort du Quartier” (rires), voyages au bled, etc. On a toujours aimé transmettre. Dernièrement on a même réussi à placer des jeunes dans le monde du cinéma, celui du casting, etc. Sans oublier la présence de Cholo dans notre label Kartier General. Aujourd’hui on a du réseau et on rêve de ne plus voir nos jeunes se mettre en danger dans la rue face aux rixes, face à la police, face aux dangers de la prostitution juvénile, etc.
Mais en vérité c’est pas le monde des bisounours… Donc j’en profite pour saluer le taff de terrain de fou malade de mon frère Bobby, de Youssef et son association Nazario, de Hamza à Montpellier et de plein de gens qui font les choses pour de vrai aux quatre coins de la France et bien au-delà!
La scène rap actuelle a beaucoup évolué. Que penses-tu de son état aujourd’hui ? Te retrouves-tu toujours dans ce qu’elle propose ?
Je pense sincèrement qu’aujourd’hui si on cherche, on trouve du très très bon son. Alors oui le mainstream d’aujourd’hui glorifie le côté sexe, drogues & violence; mais en cherchant bien, il y a toujours du bon. Et en 2025 certains artistes arrivent encore à concilier succès commerciaux et conscientisation, comme Kendrick Lamar, big up pour la presta au Super Bowl… Ceux qui savent savent (rires). C’est quand même fou cette impression qu’on devrait s’expliquer, se justifier ou presque s’excuser d’avoir des opinions politiques en rappant. “Sit down, Be humble” !
Et par rapport au Hip Hop en général, comment vis tu l’évolution de cette culture en France depuis tes débuts ?
Comme toutes choses qui fonctionnent commercialement, l’industrie du disque a bien infiltré notre culture, qui elle-même a subi des tentatives de récupération à maintes reprises par des requins. Mais la résistance existe et vous comme nous, nous en faisons partie ! De l’autre côté, on ne peut pas avoir combattu tant d’années pour être visibles et présents puis se plaindre à chaque fois que nous sommes exposés à plus grande échelle.
Aujourd’hui, chaque jour que Dieu fait, il y a un événement lié à la culture Hip Hop, que ce soit une soirée, des conférences, des concerts, des vernissages, des interviews, des release party, etc. Personnellement, cela ne me pose aucun problème et certains de ces outils sont même primordiaux dans notre écosystème. Nous sommes la culture dominante et c’est mérité.
Ce qui me dérange, c’est la récupération malsaine et la volonté de faire croire qu’il n’y a pas d’alternative aux discours sexistes, ultra-consuméristes ou glorifiant la voyoucratie à tout va de certains de nos artistes devenus bankables… Quant à la gentrification du Mouvement ou la normalisation des discours problématiques, il n’y a pas d’autre recette miracle que de rester un obstacle à cela, au risque, une fois de plus, de se voir effacer des livres d’histoire !
Il y a quelques années, tu as coproduit le documentaire Clasher l’ennui. Peux-tu nous en parler ? Est-ce une expérience que tu souhaiterais renouveler ?
C’est un vrai aboutissement. C’est mon deuxième documentaire après Allo Marianne
Bobo sorti en 2015 qui avait très bien fonctionné avec le collectif Rezus. Clasher l’ennui raconte la vraie histoire de Dégaine Ton Style, sous l’aspect social et urbain de la ville des Ulis. On a eu un réel succès d’estime auprès du public, de la presse, de la street et même de certaines institutions, comme quoi…(rires). Aujourd’hui le docu est diffusé dans des prisons, des universités, des collèges, des centres de formation d’éducateurs spécialisés, etc. On en est à plus de 100 projections/débats… Et oui d’autres documentaires sont à prévoir, je l’espère du fond de mon cœur.
Tu viens de sortir Kitengue Vol.2. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce projet ?
Le projet Kitengué s’articule en 3 volumes. Le premier est sorti au printemps 2023, en digital uniquement, et ensuite des galères de vie privée m’ont empêché de poursuivre sur ma lancée malgré les retours positifs. Le volume 2 est sorti lui aussi uniquement en digital en février 2025. Le volume 3 arrive fin avril/début mai, avec un CD et vinyle collector qui va réunir les volumes 1 et 2 plus tous les inédits du volume 3; il sera accompagné des instrus et d’un packaging incroyable. Le tout est en coproduction avec le label Just Listen du beatmaker Crown.
Le single Tant Que… est sorti il y a quelques semaines. Quelle est l’histoire derrière cette chanson et que souhaites-tu que le public en retienne ?
À l’image de ce morceau, dans cet album je ne voulais que des artistes très rares que je trouve très forts. On est parti sur un morceau qui dénonce l’état du monde actuel. Mysa a joué le jeu, quelle plume ! Pour info, en plus de mes gars d’Ul’team Atom, il y a aussi les légendaires Group Home, Sheldon (75eme Session)… Et autant de beatmakers très forts comme Crown, Sarbacane, El Gaouli, Itam, DJ SHean, Misere Records, Nino Lucania du Canada. Sans oublier Gyver et son fils Kay Hypman ! Merci à eux tous.
Quels sont tes autres projets en dehors du Kitengué vol.2 ?
En dehors de ce volume là, le volume 3 arrive fin avril/début mai. Et sinon petite exclu : on va boucler la boucle avec mes gars de Ul’team Atom, on est sur un projet vraiment incroyable avec du gros featuring, du gros beatmaker, de beaux clips et des dates de concert qui arrivent. C’est prévu pour la rentrée 2025. En attendant chacun est sur ses projets perso.
Un mot de la fin ? Une dédicace ?
Procurez-vous Kitengué en vinyle ou CD. Le stream c’est cool mais le vrai geste est ailleurs. C’est mon dernier projet musical, j’y ai vidé toute mon encre et j’ai joué la carte de l’ultra sincérité. Merci à ma famille de sang, de ciment et de son, mon boug Templar (Ul’team Atom) pour sa réalisation incroyable qui m’a poussé dans mes retranchements, merci à Gyver pour ses conseils, merci pour les propositions incroyable en termes de mix, supplément réal’ de mon gars et ingé-son depuis plus de 15 ans : Monsieur Renaud Lane. Comme j’aime à le dire, Kitengué c’est NOTRE album solo (rires). Merci à T-Rex pour l’interview, et surtout une immense pensée à tous les démunis à travers le monde. Avec mon cœur, mon sang, ma chair envers le nord Kivu en RDC. One Love !
Retrouvez Fik’s Niavo et sa team sur les réseaux : @fiksniavo / @kartiergeneral_kg / @ulteamatom91/ fiksniavo.bandcamp.com