Ancien disquaire, chroniqueur et animateur radio, Cédric Arnaudet trouve son inspiration dans les univers du cinéma et des cultures urbaines, ce qui lui vaudra d’être retenu par la chaîne locale TV7 pour présenter l’actualité musicale. Il devient par la suite réalisateur de documentaires et de clips. Aujourd’hui auteur, Cédric Arnaudet publie Tout Samplement, enquête sur les samples du rap , deux volumes de chroniques décortiquant des morceaux emblématiques du rap français et américain pour en présenter les samples qui les construisent. Découvrons ensemble le parcours de ce passionné aux multiples talents.

Salut Cédric, tu peux te présenter rapidement s’il te plaît ?
Je m’appelle Cédric, ou AOCed, pour ceux qui me connaissent de l’époque où j’étais animateur radio ou réalisateur de clips. Je suis de Bordeaux, j’ai 43 ans et deux enfants, Clémence et César, que j’embrasse au passage. Passionné de musique depuis toujours et je viens de sortir deux livres sur les samples dans le rap.

cedric arnaudet tout samplement
Cédric Arnaudet – Tout samplement

Quel est ton premier souvenir lié à la culture Hip Hop ? Ton premier contact avec elle ?
Je ne vais pas être très original, cela a été, comme beaucoup, au début de l’année 1984. Je regardais Starsky et Hutch sur TF1 et là je tombe sur l’émission de Sidney, H.I.P H.O.P. Mais l’émission ne dure pas longtemps et à Bordeaux nous n’avions pas d’émission radio spécialisée rap à l’époque. C’est en 1991 avec le premier album de MC Solaar et celui de Cypress Hill, que j’accroche avec le Hip Hop. C’est une époque où il n’y avait pas Internet, et pas encore de magazines, donc très difficile de trouver ce qu’il fallait écouter. Je me rappelle que ma cousine avait un ami qui graffait et il m’a donné une cassette enregistrée de Cypress Hill. Ça se passait comme ça à l’époque, on était vraiment pas nombreux à écouter cette musique, du coup on se donnait les informations. En 1994, j’ai commencé à animer une émission radio sur Bordeaux. Ça s’appelait A.O.C., pour Appellation d’Origine Contrôlée du rap français. C’est mon pote Thibaud, un ami d’enfance, qui avait trouvé l’idée. Et de cette émission radio a découlé mon blaze AOCed. À ce moment-là, tout est devenu plus évident et plus facile pour assouvir ma passion. Je rencontrais des artistes nationaux et internationaux pour les interviewer, les maisons de disques m’envoyaient toutes les nouveautés, j’étais invité à toutes les manifestations et les concerts… Là, j’étais complètement immergé dans la culture Hip Hop. Après, j’ai d’autres souvenirs, comme la première fois où je suis monté sur Paris, j’avais l’impression que j’étais à New York, il y avait plein de magasins Hip Hop et des disquaires, ce qui manquait cruellement sur Bordeaux.

Tu pratiques (ou as pratiqué) l’une ou l’autre des disciplines Hip Hop (graffiti, DJing, danse, MCing…) ?
J’ai touché un peu à toutes les disciplines, mais franchement j’étais vraiment pas bon dans aucune. J’ai même acheté une MPC, mais je l’ai vite revendue car ce n’était pas pour moi. Là où j’étais le plus à l’aise, c’est en tant qu’animateur radio et réalisateur de clip.

Tu as publié les deux volumes de Tout Samplement, enquête sur les samples de rap en novembre 2021, développant sur papier le concept de tes posts écrits et vidéo sur les réseaux sociaux, pourquoi cette envie d’en faire un objet physique et littéraire?
Tout ça est arrivé par hasard. C’est lors du confinement de mars 2020 que j’ai commencé à écrire quelques articles. C’était pour faire passer le temps. Et puis, des potes m’ont dit que ce serait bien de faire un compte Instagram pour les diffuser. Et j’ai lancé Tout Samplement sur Instagram en décembre 2020. Je ne m’attendais pas du tout à un tel engouement, ça a pris très rapidement. Puis, cet été, je suis monté sur Paris et j’ai rencontré Bursty des éditions De Brazza. C’est lui qui m’a proposé d’en faire un livre. J’ai tout de suite été séduit par l’idée de faire le livre que je voulais, c’est un gros kiff.

Les Bordelais entrent en force dans le monde de l’édition (cf. l’interview réalisée par T-Rexmagazine de Frank Da Cockroach), c’est parce que la scène Hip Hop girondine se développe ses derniers temps ou ce sont juste les différents confinements qui ont poussé certains à se motiver à poser leur pierre à l’édifice ?
Avec Franck, on s’était déjà croisés sur Bordeaux mais sans véritablement se connaître. J’avais entendu dire qu’il y avait quelqu’un de Bordeaux qui écrivait également un livre sur le Hip Hop mais je n’en savais pas plus. Début novembre, on se retrouve face-à-face avec Franck pour une interview croisée, c’est à ce moment-là qu’on a découvert nos projets respectifs. Deux ouvrages qui sont nés pendant le premier confinement. Du coup, c’est le fruit du hasard que deux bordelais sortent chacun un livre sur le Hip Hop à quelques jours d’intervalle. Et c’est cool de représenter Bordeaux !

Ces analyses musicales, souvent pointues, deviennent assez nombreuses sur le net depuis quelques temps (je pense notamment à ce que produit Sims), qu’est ce qui différencie ton travail de celui de tes collègues « samplologues » ?
J’appréciais le travail de Sims, bien avant d’avoir l’idée de créer Tout Samplement. D’ailleurs, au tout début du compte Instagram, je l’avais contacté pour lui demander l’autorisation d’utiliser ses vidéos, pour illustrer mes articles. Mais très vite, j’ai dû faire mes propres vidéos. Ce que fait Sims est un gros travail technique de mix. Mon travail est une sorte de complément. Je raconte l’envers du décor, la création de classiques du Hip Hop, à travers le sample. Ce qui m’intéresse c’est de mettre en lumière le génie de ces hommes de l’ombre que sont les beatmakers. Je voulais aussi redonner ses lettres de noblesse à la culture Hip Hop, qui trop longtemps a été prise pour un effet de mode, et même une sous-culture. Et pour y arriver, j’ai fait un gros travail de recherche d’archives, de rencontres avec certains producteurs…

Tout samplement , enquête sur les samples du rap US - vol 1
Tout Samplement , enquête sur les samples du rap US – vol 1

Il y a un album en particulier (ou un titre) qui t’a donné envie de t’intéresser de plus près aux samples dans le rap ?
Non, pas d’albums ou de titres en particulier. En fait, c’est arrivé il y a une vingtaine d’années, quand j’étais disquaire. À cette époque j’étais aussi animateur radio et je n’écoutais que du rap. On ne pouvait pas me faire écouter autre chose. Dans le magasin où je travaillais, mes collègues m’ont fait découvrir les différentes sources utilisées dans le rap. Ça a été une véritable révélation, qui m’a permis de m’ouvrir à d’autres courants musicaux, comme la soul, le jazz, l’électro…

Comment as tu opéré le choix des morceaux dont tu parles? C’est la qualité du morceau rap ou l’artiste samplé qui ont guidé ta sélection ? Tu y as travaillé seul ou tu as une équipe avec toi ?
Au départ, ce sont des morceaux que j’affectionne particulièrement. La plupart sont des classiques que tout le monde connaît. Au-delà de dévoiler la source du sample utilisé, le plus important pour moi est de raconter une histoire, une anecdote, une technique de travail… Depuis le début, je travaille tout seul, que ce soit sur l’écriture, les recherches, le montage vidéo… Ça demande beaucoup de temps, mais au moins je suis libre de faire les choses comme je l’entends. Pour les livres, c’est la même chose, j’ai tout fait de A à Z.

Si tu devais choisir UN sample représentatif du Hip Hop, ce serait lequel ?
Je ne sais pas si c’est représentatif du Hip Hop, mais je dirais I forgot to be your lover de William Bell. Djimi Finger et Alchemist l’ont utilisé pour Ärsenik et Dilated Peoples. J’adore cette balade soul, c’est un morceau que j’ai découvert grâce au rap.

William Bell – I forgot to be your lover

Souvent la pratique du sampling est fondée sur le mystère du l’échantillon utilisé, il y a un (ou plusieurs) morceau dont tu aurais aimé parler mais dont l’origine du sample t’échappe encore ?
Il y en as plusieurs ! Deux me viennent immédiatement en tête, Sacrifice De Poulets du Ministère AMER, et Retour aux Pyramides des X-Men.

Comment tu fais tes recherches ? C’est beaucoup d’écoutes ou c’est plutôt la compilation d’une somme d’informations glanées un peu partout sur le net (je pense notamment au site WhoSampled bien connu des aficionados) ?
C’est un mélange de tout ça. Mes expériences d’animateur radio et de disquaire m’ont permis de récolter pendant plusieurs années beaucoup d’informations à ce sujet. Mais il y a effectivement de nombreux samples qui ont été recueillis sur des sites Internet. D’autres m’ont été partagé directement par les beatmakers, et ceux-là sont des pépites généralement. J’ai aussi eu les cas de producteurs qui ne se rappelaient plus des boucles utilisées et à qui j’ai donné l’info sur leurs samples.

Il y a un genre musical ou un artiste (ou un groupe) qui est devenu incontournable pour toi après que tu l’aies découvert via le sampling ?
Je dirais DJ Shadow car je l’ai découvert au début des années 2000, à l’époque où j’étais disquaire. Il y avait aussi ce documentaire, Scratch de Doug Pray, dans lequel on voit DJ Shadow pénétrer chez le disquaire où il a trouvé la plupart des samples de son album Endtroducting. La scène est fantastique, il est fasciné par toutes ces galettes. Il est comme dans un sanctuaire, c’est limite religieux. Et c’est avec cet artiste que j’ai compris que l’utilisation de samples étaient un gros travail de recherche et une marque de respect envers l’artiste original. Mais il y a aussi des artistes comme J- Dilla, Havoc, Dre, Preemo, Daft Punk, Mehdi, Pone… il y en a énormément, je ne peux pas tous les citer, mais voici les principaux.

À force de fouiller les bacs à disques et d’entendre tous ces beatmakers triturer la musique des autres, tu n’as pas envie de te mettre à la production toi-même ?
Ce n’est vraiment pas pour moi. Je ne te cache pas que j’y ai pensé mais il faut beaucoup de talent, que je n’ai pas. C’est une chose de dénicher une boucle fabuleuse mais s’en est une autre de savoir bien la manier, bien la travailler, pour en faire un beat. Ça m’est arrivé de donner des boucles à des potes pour en faire une instru mais ça s’arrête là. Un jour, j’avais trouvé un sample dans le générique de la série Gomorra. Cette boucle me hantait, j’étais persuadé qu’il était possible d’en faire quelque chose. Je l’ai triturée dans tous les sens pendant toute une journée avec un pote beatmaker mais ça n’a jamais rien donné. C’est pour cela que depuis cette expérience, je peux dire que je ne suis pas destiné à ça.

Si tu ne devais retentir qu’un seul beatmaker, pour son inventivité, sa capacité à prendre un sample improbable pour en faire une pépite Hip Hop par exemple, tu choisirais qui ?
Je choisi DJ Mehdi ! Mais je ne sais pas si je suis très objectif… Toutes ses prods sont légendaires pour moi, et me rappellent tant de souvenirs. Et je te parle de toute sa carrière de Ideal J à Ed Banger. Il avait la connaissance de la musique, la technique et le génie.

L’artiste le plus « pillé » de l’histoire du Hip Hop est très certainement James Brown, c’est toujours le cas pour la nouvelle génération de beatmakers ?
Funky Drummer de James Brown et Amen Brother de The Winstons sont les samples les plus utilisés mais ça s’est calmé depuis.

Quel est l’artiste qui a le plus profité du Hip Hop (et inversement) via le sample selon toi ?
Ce qui est certain, c’est que ce ne sont pas les artistes de soul qui en ont profité le plus. La plupart du temps ils ne demandaient pas grand chose, voire rien, en royalties. Ça doit venir du fait que le rap était en partie vu comme un prolongement de la soul. Ceux qui en ont profité le plus, ce sont des artistes comme Sting, qui a gagné énormément avec le sample.

J’ai l’impression que la pratique du sampling a beaucoup changé ces dernières années, après l’explosion des procès de clearing à la fin des années 80/début 90’s et l’abandon de l’échantillonage systématique (notamment en ce qui concerne les beats purs), aujourd’hui les beatmakers utilisent le sampling de façon plus subtile on va dire, construisant la base rythmique de leurs morceaux avec les outils de production modernes pour n’ajouter qu’une petite coloration avec un sample bien choisi, souvent très obscur et en tout cas bien éloigné des bases construites par leurs aînés à base de soul/funk des 70’s, tu en penses quoi ?
Ça fait partie de l’évolution… Beaucoup de beatmakers m’ont dit qu’ils en avait un peu marre de reverser la quasi-totalité de leurs droits pour utiliser un sample. Du coup, soit ils utilisent leurs propres samples, composent intégralement ou camoufle tellement le sample original qu’il est très difficile de le reconnaître. Il ne faut pas oublier aussi que les outils de travail se sont énormément développés et permettent un processus créatif beaucoup plus vaste qu’il y a quelques années.

Cedric Arnaudet - Tout Samplement

D’ailleurs, les procès pour samples non-déclarés (De La Soul, Biz Markie…) ont été un frein à la pratique du sampling ou au contraire ont obligé les beatmakers à être plus créatifs selon toi ?
Je pense que c’est davantage un frein. Le sample fait partie intégrante de l’ADN du rap. Les premières boucles réalisées ont été faites sur platine vinyle. Ce qui prouve bien que depuis que le rap existe, il est lié au sample. Le rap est une musique qui avait des moyens très limités au début. Il n’y avait pas de budget pour payer un groupe de musiciens, le seul moyen disponible était donc de réutiliser des morceaux déjà existants. L’histoire a débuté comme ça et a perduré de cette façon. Et puis, il ne faut pas se leurrer, les procès ont existé car il y avait un enjeu financier. Ça montre bien que certains artistes ont profité de l’émergence du rap pour gagner de l’argent. Si des artistes comme De La Soul ou Biz Markie ont été attaqué c’est qu’ils pesaient dans l’industrie musicale. C’est la rançon du succès…

Tu as décidé d’écrire un volume consacré au rap US et un autre au rap FR, le sampling se pratique différemment selon les pays selon toi ?
Non, je pense que la technique de travail est la même. Même si les producteurs français ont pu être influencés par le travail des américains. C’est surtout l’origine des samples qui peut être différente. Je te dis ça mais en même temps Dre a samplé du Aznavour, ou encore Kanye West du Véronique Sanson. Le choix de faire deux livres, c’était surtout pour les lecteurs. Il y a un public qui va aimer les deux, un autre juste le rap français et un autre le rap américain. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

Tout samplement , enquête sur les samples du rap FR - vol 1
Tout samplement , enquête sur les samples du rap FR – vol 1

Tu pourrais nous citer 5 titres emblématiques pour toi de ce que le sampling a pu apporter à un titre Hip Hop ?
Billy Cobham avec le titre Heather samplé dans 93 ‘Til Infinity de Souls of Mischief. Ce morceau de jazz est tout simplement fantastique. A-Plus (le producteur du titre rap) utilise trois boucles biens distinctes de l’original.
Toujours dans le jazz, la basse de Herb Alpert sur Rise qui est sublimée par D-Dot dans Hypnotize de Notorious BIG.
Hold the Line de Toto dans Mon Son de Booba. Le son est patate, et bien que la boucle soit assez facilement reconnaissable, Medeline a fait un super travail de découpe. C’est un son qui me met la pêche.
Forcément, je ne peux pas passer à côté de DJ Premier qui sample Walk on By de Cal Tjader sur Full Clip.
Et enfin, DJ Mehdi pour tous les samples utilisés dans Original MC’s sur une Mission d’Ideal J, mon disque de chevet !

Un mot de la fin ? Une dédicace ?
Pour le mot de la fin, j’invite tous les beatmakers à ne pas hésiter à me contacter s’ils souhaitent partager leurs avis, leurs expériences dans le beatmaking et le sampling, je sais qu’il y en a pas mal qui me suivent.
Merci à toi, pour cette interview riche en questions. Merci à tous les gens qui me suivent sur le compte Instagram depuis un an car c’est grâce à eux que l’aventure a pu continuer avec la sortie de ces livres. Et bien entendu merci à tous ceux qui ont acheté, ou qui vont acheter, les livres. La suite est en cours d’écriture et va arriver courant 2022. Merci à Bursty des éditions De Brazza pour la confiance et la liberté qu’il m’a laissé dans ce projet.
Les dédicaces vont pour mes proches, ma famille, Angélique, Clémence, César, mon 3A…

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Interview réalisée par Namor.