Star Wax Magazine décrypte les tendances en matière de DJing, beatmaking et vinyles mais se focalise aussi sur l’aspect historique de la culture DJ et ainsi que sur le lifestyle urbain. En quatorze ans Star Wax, distribué gratuitement dans toute la France, est devenu un magazine de référence chez les DJ’s et les amateurs de vinyle. Rencontre avec Marcos aka Coshmar, fondateur et directeur artistique de Star Wax Magazine.

Logo © Star Wax

Bonjour Coshmar, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je suis ton meilleur compagnon pour tes nuits torrides. Ne me demande pas de jouer un titre que tu veux entendre pour la 1000ème fois parce que si je suis DJ depuis plus de 25 ans c’est pour te faire découvrir d’autres perspectives joyeuses. Si tu n’aimes pas, ne danses pas, mais fais confiance et support independant vibes from island !

Te souviens-tu de ta première rencontre avec la culture Hip Hop ?
Ça doit être un disque. Mais la première rencontre marquante fut virtuelle. C’est H.I.P.H.O.P., à la télé, et oui encore un ! Et pendant les années 80, après avoir arrêté le foot, j’ai commencé à pratiquer le BMX freestyle, j’étais donc la majorité du temps dans la rue. Mes potes Sain et Stuk tagguaient déjà en parallèle du BMX. Ils habitaient St Ouen, alors l’hiver 88-89 j’ai commencé à tagguer Snik avec eux. Puis un jour, dans son plus bel habit, j’ai rencontré Armen Djerrahian, le temps d’une session de BMX. Waouh ! ça doit faire 32 ans à une ou deux années près. Le mec était déjà super calé en Hip Hop, il m’a fait découvrir beaucoup de rappeurs cainris… Pour le remercier je l’ai interviewé quelques années plus tard pour le numéro 12 de Star Wax, un spécial « image vs. audio » en 2009. Finalement le premier numéro complètement thématique.

Qu’est-ce que le Hip Hop représentait pour toi à l’époque et que représente-t-il aujourd’hui ?
Quand tu as 12 ans tu ne penses pas vraiment à la représentation d’un mouvement, de surcroît à ses balbutiements puisque les évènements étaient encore confidentiels. Ce qui est certain c’est que je suis devenu accro au BMX et au graffiti. Parmi mes potes il y avait ceux très rock, punk, même straight edge et d’autres plus animés par le Hip Hop. C’est ou c’était deux mouvements alternatifs avec des convergences. Finalement j’ai été emporté plutôt par le Mouvement Hip Hop avec un côté trash, sans concession. Au milieu des années 90 j’ai commencé a ralentir le BMX à cause notamment des blessures. Un pote à moi, Resda, scratchait déjà et le DJing à commencé à prendre le pas sur le BMX.
Aujourd’hui il représente beaucoup pour moi. Et en même temps je suis distant, peut-être afin de préserver ma relation. Certes je me suis ouvert à d’autres genres musicaux et esthétiques, mais il y a rien de tel qu’un bon morceau de rap pour garder la pêche. Et même s’il m’a forgé et qu’il y a de plus en plus de comportements, de musiques, de messages néfastes qui ne correspondent pas à ma philosophie, je continue à contribuer à sa valorisation avec des leviers de plus en plus forts.

Est-ce que tu t’y t’intéresses encore maintenant ?
Oh oui, tu en doutes apparemment ? (rires)

On constate aujourd’hui que les principales disciplines du Hip Hop (graffiti, DJ, danse, rap), autrefois indissociables, ne sont plus en réelle connexion, toi qui es DJ et graffeur, tu as un avis sur le sujet ?
Ah bon? indissociables ?! tu as vécu les premières block parties à NYC ? Ton image du Hip Hop c’est H.I.P.H.O.P. ? Sais-tu que la télévision ce n’est pas la réalité ? (rires).
Non plus sérieusement c’est une bonne question. J’aime la notion de collectif que tu évoques. Mais il ne faut pas oublier que les premiers graffeurs n’écoutaient pas de rap mais du funk, de la soul, du rock. Et si je ne m’abuse c’est à Philadelphie qu’à débuté le graff. Donc oui j’ai un avis qui mûrit avec les années. As-tu du temps ? car ça va être long…! Sais-tu que les B-Boys du Bronx voulaient danser dans les clubs et non dans la rue ? NYC c’est comme Paris, ça caille l’hiver. Tu as déjà vu des individus graffer dans des clubs, excepté dans mes soirées ? (rires). Ed Piskor parle de ça dans l’interview pour Star Wax. Je m’amuse même à dire que le Hip Hop s’est accaparé le graffiti.
Sinon en France maintenant il y a des festivals Hip Hop. Certes il y en a très peu et ils ne sont pas indépendants financièrement parlant mais il y a des festivals avec toutes les disciplines, ou presque. Mais spontanément j’ai peu d’images où les 5 disciplines (j’ajoute le beatbox) sont vraiment en action dans le même espace à un instant T. Fantasme ou réalité ? Même au terrain vague de La Chapelle à Paris c’était assez hasardeux, c’était surtout des DJ’s avec un public ébahi, parfois des danseurs en action et ponctuellement des graffeurs. Encore une fois le moment de communion totale est rare. Il y a eu aussi des actions qui regroupent deux ou trois disciplines, voire plus, le temps de jam ou de sessions plutôt confidentielles. Sinon tout le monde est dans son coin. Même La Place, le Centre Culturel Hip Hop parisien ne fait pas office d’exemple à ce sujet. C’est peut-être plus le cas pour Le Flow, le centre des cultures urbaines Lille, mais navré je n’ai pas assez d’espions (rires).
La réalité c’est qu’il n’y a pas d’individu qui pratique l’écriture du rap, de la danse, du scratch, du graff, du beatbox puis je peux ajouter le beatmaking (rires). Et donc il n’y a pas d’individu qui est bien connecté à toutes les disciplines. En conclusion il n’y a pas vraiment quelqu’un d’assez légitime pour porter un événement qui regroupe tout le monde au même moment. Par exemple, Bruce a fait du bon boulot avec Juste Debout mais ça ne fédère pas toutes les disciplines.
J’ai soutenu le battle qui regroupe beatmakers et danseurs en offrant de la visibilité dans nos pages papier. Mais les mecs après il ne daignent même pas te considérer. Ils ne contrôlent tellement pas ce qu’ils font qu’ils ne peuvent même pas t’inviter. Ça va donc à sens unique ? C’est beau ! D’ailleurs c’est un pote du boss de T-Rex, ahaha ! C’est tellement nul que je ne veux pas les citer. Je pourrais en tailler plus quand tu réalises leurs comportements puérils. Sinon si tu regardes l’émission TV Hip Hop La StreamBox où j’étais aux platines en 2006, j’ai abordé la notion de business. Écoutes bien ce que je disais car il s’agit de points fondamentaux : l’indépendance, l’unité et l’auto-suffisance économique du Mouvement. Au passage, j’en profite pour saluer Olivier aka Slow, Cordon et toute la team qui était derrière. Et c’est marrant car le lancement de cette émission coïncide presque avec la date de création de YouTube.
Pour revenir à ta question, je pense que le Hip Hop a perdu un peu de son essence. Il s’éloigne de la rue. À part pour la Fête de la Musique et quelques exceptions, il n’y a pas de block parties. D’ailleurs il n’existe pas de sound system Hip Hop, je veux dire avec son propre sound Do It Yourself. La notion de collectif pêche. C’est surprenant comment la culture sound system s’est développée en France alors que la culture Hip Hop s’éloigne de la rue, dans le sens « populaire ». Un jour j’ai participé spontanément à un colloque sur les financements de la culture Hip Hop en France. Je précise « spontanément » car les personnes présentes représentaient des associations subventionnées. Et il faut savoir que les acteurs de la danse étaient majoritaires car c’étaient eux qui bénéficiaient de la plus grosse enveloppe. Mais il n’y avait aucun DJ ou beatmaker, à l’exception d’un qui rappe et produit un peu. C’était fatalement agaçant et je me suis permis de rappeler que les danseurs ne dansent pas sans musique et donc sans DJ. J’ai ouvert ma gueule car j’étais le seul qui n’avait rien à perdre. Et fatalement j’ai dérangé alors que ma volonté est plutôt d’insuffler un élan collectif et de tisser des connexions entre les disciplines. C’est aussi pour cela que je sue pour Star Wax parce qu’aujourd’hui encore les DJ’s sont en marge. Et pourtant c’est un DJ qui a réuni, au départ, tous le monde dans une rue du Bronx. Big up DJ Kool Herc !

Streambox TV – 2006

Tu étais déjà DJ avant la création du magazine ?
Oh oui ! j’étais déjà DJ depuis plus de 10 ans. J’ai eu une période où j’écrivais un peu des rimes pour rapper. Avec mon vieux pote L2OP, nous avions même fait une maquette. (rires). Le beatbox et la danse sont les disciplines que je n’ai pas vraiment explorées dans la pratique. Mais je m’y intéresse, surtout la danse ! Tu sais quand j’ai co-fondé Compos-it Records, en 2000, c’était pour deux raisons : celle de dupliquer les Vibrations Urbaines de Pessac, à Montreuil. Et puis surtout parce que certains de mes mixtapes commençaient à cartonner et donc les disquaires voulaient des factures. Il a fallu se structurer.

Qu’est-ce qui t’as donné envie créer un magazine autour de la culture DJ ? Peux-tu nous parler des débuts de Star Wax ?
Au départ je n’avais pas l’ambition de faire un mag. La volonté première était de développer les ventes du label Compos-it. L’idée était de trouver une alternative aux réseaux de distribution connus à l’époque. Le réseau de kiosque en 2006, c’était plus de 30000 points, il a donc fallu créer un magazine car tu ne peux pas seulement vendre un disque dans ce réseau. Nous avons fait une compile CD avec notamment des titres de DJ Revolution, Kid Koala, DJ Detect, BNN, Krak in Dub, DJ Pfel, DJ Phantom… et un freestyle scratch de 12 minutes avec une douzaine de scratcheurs. Finalement le magazine était un prétexte pour vendre ce CD. Nous nous sommes associé à Stars de Rue Edition qui en 2006 sortait déjà un mag spécial rap français, au même format A4, et donc avec un CD. Sur une mise en place de 10000ex nous avons écoulé en 2 mois 35%. Objectif atteint. Évidemment ça a bien buzzé alors la maison d’édition nous a proposé d’enchaîner mais peu de temps après ils ont déposé le bilan. À partir de ce moment nous avons volé de nos propres ailes et nous avons abandonné l’idée des compiles CD pour un format A5 gratuit. J’ai cru au projet car je revenais d’Angleterre où il y avait plusieurs magazines de DJ alors qu’en France il y avait seulement Only For DJ. Pour ceux qui ont connu, c’était moche et limité en terme de contenu car surtout orienté dance musique et clubbing… Et puis il y avait le début de l’engouement pour la presse gratuite.

Star Wax existe depuis 2006, quel est le secret d’une telle longévité ?
La dope est bonne et ça aide à tenir (rires). Blague à part, c’est le travail qui, animé par la passion, permet de suer jusqu’à épuisement. C’est un peu un sacrifice de se vouer à sa passion à 2000%. Il faut ajouter à ça une touche de talent, de rigueur et de travail d’équipe avec une vision au-delà du Hip Hop seulement.
Aujourd’hui les mots beatmaking, wax, digging sont familiers de tous ou presque, mais ce n’était pas le cas il y a 14 ans. Moi et ceux qui m’ont rejoint ont pourtant cru en cette aventure.

À l’heure où la presse papier (surtout musicale) est plutôt moribonde, comment expliques-tu le succès de Star Wax ?
Merci car ta question est flatteuse. C’est certainement dû au fait que l’on fait du travail fat. Même si je ne savais pas écrire le français il y a 14 ans, j’ai voulu faire un média écrit correctement en Français avec une vision de passionné pour les passionnés ou futurs passionnés, à 360 degrés. Il faut croire aussi que nous avons bon goût puisque nous sommes devenus prescripteurs ou du moins que nous créons des vocations.
Et puis les cultures urbaines et les musiques électroniques sont en essor. La culture en général a pris une place très importante dans la vie de l’Homme. Par exemple ma mère écoutait peu de musique, du moins sa collection de disques est très mince. Aujourd’hui la musique est partout et le vinyle a le vent en poupe ! Ok nous y avons beaucoup contribué. (rires)

« Je suis agacé d’entendre le mot electro. C’est un putain amalgame à la française, ça ne veut rien dire ! Le Hip Hop fait partie des musiques électroniques, il va être temps de l’assimiler. »

Dans Star Wax vous parlez surtout du milieu electro, mais il y a eu aussi quelques bonnes interviews de DJ’s et d’artistes Hip Hop. (Mix Master Mike, Bobbito Garcia, Birdy Nam Nam, Scratch Bandit Crew, Kyo Itachi, DJ Netik, Alchemist, Pete Rock, DJ Brans, Comer Obk, … etc.). Parmi les artistes Hip Hop que tu as rencontré lequel t’as le plus marqué ?
Parfois il ne vaut mieux pas rencontrer et connaître les artistes que tu kiffes car tu peux être déçu par l’individu en lui-même. Waouh ! en 14 ans ça commence à faire beaucoup de monde. Spontanément ça ne me vient pas. (silence) Dernièrement j’ai été touché par l’interview que j’ai faite avec Sly the Mic Buddha parce que généralement les personnes sont en confiance avec moi et donc ils se livrent. Et lors de son interview nous sommes remontés jusqu’à son enfance, j’ai remué des souvenirs, au point qu’il a lâché des grosses larmes. DJ Ness était avec moi, il se retenait de ne pas lâcher des larmes lui aussi.
L’interview avec Ed Piskor était bien délire, je parle surtout en terme de contenu. D’autant que, pour l’anecdote, nous avons fait son interview après son passage à Radio Nova. Puis le lendemain sans prévenir la maison d’édition, il est rentré sur un coup de tête aux USA alors qu’il avait plein d’interviews dont une à Radio France.
L’interview de Dee Nasty reste un beau souvenir aussi parce qu’il nous a autorisé à faire un shooting de lui devant sa collection, chez lui. Et c’est un privilège.
Sinon je n’ai pas seulement interviewé des artistes Hip Hop et je ne suis pas seul à en faire. Je fais aussi de plus en plus de photo. Et quand je regarde certains clichés, je suis vraiment heureux et fier d’avoir saisi des moments magiques comme avec Egyptian Lover en DJ set. Il y a des techniciens qui impressionnent par leur dextérité, mais Egyptian Lover est vraiment très hot, à sa manière, car dans un set il est super complet. Il va faire des pass-pass bien carrés sans en faire trop et de surcroit avec les vinyles originaux, en doubles donc. Puis il va enchaîner en ambiançant le public au mic tous en jouant avec sa TR-808 sur l’épaule. Un putain de show complet, dynamique et impressionnant.
Depuis deux ans je fais aussi de la vidéo et dernièrement j’ai fait une bonne capsule avec Mixmaster Mike.

Le matos tient aussi une place importante dans Star Wax, vous avez fait un dossier sur les platines MK2 évidemment, les « boombox » (ghettoblaster) et les sound systems… Ça t’inspire quoi le retour en force du vinyle et maintenant des K7 ?
Certes il y a une tendance ou une forme de résistance organique face à l’ère du tout digital. Certains prônent même le retour du mono et nous en parlons parfois aussi dans les pages de Star Wax. Mais dire qu’il y a un retour de la K7 c’est un peu fort. Ça reste confidentiel, un délire de nerd. Sinon le business du vinyle est plus conséquent.
Ça ne m’inspire pas plus qu’avant puisque je suis fan de vinyle et je n’ai pas choisi par hasard le titre Star Wax pour le mag. Chez moi les vinyles décorent les murs, j’ai un tapis en forme de vinyle, je peins sur des vinyles. J’ai des sous-bock en vinyle, des tasses à l’effigie du vinyle, etc. C’est ma vie !
Mais attention je ne suis pas réfractaire au digital. J’ai même, j’avoue un peu malgré moi, était amené à mixer avec des CDJ sur une plage à Singapour, l’année passée, car le taulier ne voulait pas mettre de platines vinyles… Et finalement je me suis bien amusé, j’ai vite apprivoisé le player au point de scratcher. En 25 ans de DJing c’était la première fois (rires). Mais il n’y a rien de mieux que le vinyle ou les vinyles timecodés. L’intérêt de ces derniers, outre de ne pas avoir à porter et donc risquer d’abîmer ses vinyles, c’est qu’il permet au DJ de proposer autre chose car tu peux éditer et donc dynamiser tes sets.

Dans Star Wax vous avez fait des dossiers thématiques sur la culture DJ dans différentes villes, différents pays (Lisbonne, Rome, Bali, Mexico, Berlin, Barcelone, New York, Brésil, Bangkok, etc.), évidemment chaque ville a sa propre culture DJ, on va laisser les lecteurs le découvrir par eux-mêmes, mais qu’as-tu trouvé de commun dans toutes ces villes ?
Ce qui est commun c’est la passion pour la musique, le vinyle, le graffiti ou la danse. Tous les DJ’s ont soit la volonté de faire danser le public, soit de faire découvrir un pan d’histoire. Le facteur commun est l’envie de se surpasser, de surprendre, en jouant des disques rares ou grâce à des scratches puissants, etc. La musique et l’amour n’ont pas de frontières. Ça réunit, ça fédère et danser libère. L’art permet l’émancipation, peu importe d’où tu viens et où tu habites. Je n’ai pas fait tous les pays du monde et ce n’était peut-être pas vrai il y a 25 ans mais aujourd’hui la culture Hip Hop, du vinyle, du DJing ou du graffiti est partout.

Il y a aussi le documentaire Star Wax Asia Tour, peux-tu nous en parler ?
C’est une histoire de fou parce que c’est ma première tournée internationale, ma première fois en Asie et aussi mon premier documentaire. J’ai tous fait de A à Z sauf certaines séquences filmées par DJ Ness qui était avec moi. Outre le kiff total d’être en tournée, je suis bien content parce que plusieurs professionnels de l’audiovisuel ont été surpris et m’ont félicité lorsqu’ils ont vu le docu. Même si le manque de voix off pour expliquer notre périple est une remarque qui est revenu plusieurs fois. Il y a du contenu rare, pour ne pas dire inédit dans ces deux épisodes de 10 minutes chacun.
Nous avons notamment mixé sur un rooftop dans un club a Ho-Chi-Minh (Vietnam), pendant 7 heures à deux. Ou dans le premier skatepark de Bali (Indonésie), également sur une plage. Ou au Studio Lam, à Bangkok (Thaïlande), pour le jour de l’an 2019. C’est un club petit mais très bien équipé. Et c’est surtout une référence dans le milieu des diggers. Le public était super réactif, même si tu jouais des tracks inconnus de shazam ça dansait et les plus timides hochaient non-stop de la tête en sirotant des putains de cocktails fait maison. Et tu peux être certains que personne ne va te demander de jouer un titre archi grillé dans ce genre de club.
Un autre moment riche en émotion c’est la une superbe session avec Spyda Monk et ses potes. Il fait figure d’ancien parmi les DJ’s Hip Hop et tablists Thaïlandais. Il a ouvert dans un quartier où il y a des clubs et des salles de répétition un spot de malade qui a pignon sur rue et ouvert à tous. Ça s’appelle Tha Beat Lounge, c’est sa propre petite salle pour faire du son où parfois il fait des évènements du type concert. Et chaque mardi ils font des sessions improvisées de scratch qui sont diffusées en live stream. Après 3 semaines de tournée, il restait 3 jours pour profiter de Bangkok, j’y suis donc allé et ça donne la session de l’épisode 1. Ça semble peut-être anodin comme session pourtant j’ai très rarement vécu avec autant de simplicité une impro à quatre tablists en même temps car généralement les mecs scratchent comme des autistes l’un après l’autres plutôt que de communier. Et pour moi c’est le kiff ultime de scratcher et composer collectivement, un tablist à la drum, l’autre à la bass, l’autre au vocal scratch et pour le coup je scratchais un sax… Puis nous avons visité des disquaires incroyables à Bangkok dont Vinyl & Toys.
Un autre moment délire dans l’épisode 2 c’est chez le disquaire Red Point, à Singapour. Déjà il faut le trouver car c’est dans un bâtiment industriel au 2 ou 3eme étage, tu prends un ascenseur énorme, un monte-charge en fait. Tu empruntes un long couloir puis quand tu arrives devant l’entrée, en face, il y a une société avec des dizaines et des dizaines de femmes qui confectionnent des vêtements, t’hallucines un peu quand tu vois ça pour la première fois. Avant d’entrer dans le shop tu dois enlever tes chaussures et là, Ness passe devant moi et, je te promets, j’ai cru qu’il allait s’effondrer tellement il y a de vinyles, presque 100000 vinyles à vendre. Ça va de surprise en surprise ! Je suis déjà allé à Amoeba à L.A. mais la c’est du délire car il n’y a presque plus un centimètre d’espace, pas de fenêtres, des piles de 7″…
Pour l’histoire, toujours à Singapour, nous avons joué à Potato Head, un bar-restaurant un peu huppé avec un petit rooftop super charmant dans le vieux quartier chinois. Et surtout cet établissement est réputé pour inviter des selectas ou DJ pointus. Parfois il refuse des DJ’s internationaux, même s’ils sont prêts à jouer gratuitement, car ils veulent du rare grooves (rires). Ils sont exigeants. Toujours à Singapour il y a eu cette session graffiti avec Jaba, sur un rooftop. Mon pote c’est encore une belle histoire.

Quand as-tu commencé le graffiti ? Quels graffeurs t’ont inspiré/influencé ?
Le tag c’était pendant l’hiver 88/89 et j’ai fait mon premier graff en 1991 avec Yko. Nous pouvons être influencé, même inconsciemment mais celui qui m’a inspiré profondément c’est Yko AKA Lotfi Hammadi. Un putain d’humain créatif. Il est à des années-lumière de plein de monde en graff. Il m’a beaucoup influencé mais j’ai toujours essayé de creuser mon propre chemin. Au début des années 2000 j’ai un peu mis de côté le graff car le DJing puis ensuite le graphisme et Star Wax ont pris plus d’importance dans ma vie. J’ai donc un peu arrêté de creuser ma recherche en lettrage mais je pratique toujours, à mon rythme.

« Est-ce un problème si un danseur Hip Hop s’inspire de danse classique et vice versa ? C’est pareil dans le street art, tout le monde s’inspire de son voisin, consciemment ou non. »

Que penses-tu du conflit Graffiti / Street Art ?
Pour moi il n’y a pas de conflit. Il y a juste des mecs qui peignent et qui se mettent à faire des peintures dans la rue pour, je pense, justifier leur statut de street artist parce que désormais le street art est coté sur le marché de l’art. Ce sont des opportunistes, mais ils ont le droit car la rue est à tout le monde. Le graff se pratique dans la rue et donc il fait partie des disciplines du street art, au même titre que les pochoiristes ou les collagistes. C’est simple. Est-ce un problème si un danseur Hip Hop s’inspire de danse classique et vice versa ? C’est pareil dans le street art, tout le monde s’inspire de son voisin, consciemment ou non. Il y a même des gars respectables artistiquement parlant et identifiés comme street artists mais qui n’ont pourtant jamais fait un tag dans la rue. Ce qui compte c’est l’intention artistique. Je pense qu’il y a surtout un conflit entre les artistes vandales et ceux qui exposent en galerie.

Tu peins essentiellement sur murs non autorisés ? Penses-tu faire des œuvres sur toiles un jour et exposer en galerie ?
Ça fait longtemps que j’ai essayé d’autres supports. J’ai un emploi du temps de taré donc je ne consacre pas assez de temps à la peinture mais j’ai déjà fait trois expositions éphémères. À Rennes à l’occasion de la soirée de lancement de l’usine de vinyle McomMusique. À Paris dans la galerie de Laoutec et dans un skateshop à Belfort. J’ai même déjà vendu quelques toiles à des particuliers ou par exemple à Posca qui a acheté une de mes peintures sur vinyles géants pour décorer leur espace de vente dans une immense boutique d’art à Bordeaux, à Bègles exactement je crois.
J’ai bien envie de préparer une grosse expo ou de participer à une expo collective, c’est qu’une question de temps.

Quel est ton plus beau souvenir en tant que graffeur ?
En terme de résultat, c’est quand je regarde mes peintures préférées dans mon book.
En terme d’émotions, ce sont les nombreuses sessions vandales et le jour où j’ai pris une grosse charge électrique en touchant un rail dans un dépôt de métro car j’étais en panique puisque je devais me cacher des maîtres-chiens. J’ai eu des bulles de malade à la main, j’aurai peut-être dû crever…Mais il y a aussi de bons souvenir entre potes, en terrain vague.
L’un des meilleures souvenir reste pour le moment mon séjour à Singapour en janvier 2019. Parce que tu peins au soleil quand tes potes se gèlent les couilles à Paris au mois de janvier. Puis c’était avec Jaba un belge-colombien qui, en plus d’être un gars bien cool, déchire en dessin et en peinture. En plus de cela c’était la première fois qu’une de mes sessions était filmée et immortalisée grâce au documentaire Star Wax Asia Tour. De plus nous avons peint au 38ème étage sur un rooftop privé avec une piscine, un buffet et Ness qui mixait. T’imagines le kiff quand tu as grandit à Montreuil ? Avant la tournée nous avons envoyé un grands nombres d’e-mails afin de trouver des plans pour mixer et des connexions. Je ne sais plus comment nous avons réussi à nous faire inviter chez cette famille que je ne connaissais pas et qui voulait un graff chez eux… J’ai même donné une petite leçon de graffiti à l’un de leurs enfants. Et cerise sur le gâteau c’est l’un des deux plus vieux et hauts immeubles de Singapour qui doivent être bientôt démolis… Même si ce n’est pas du vandale et que je n’ai pas eu une dose d’adrénaline, c’était puissant parce que ça reste un moment magique et insolite.

Avec l’expérience de tes voyages, quel est pour toi la ville (ou le pays) qui t’a le plus marqué de par sa scène graffiti ?
Difficile comme question parce que je ne prends pas assez le temps de m’immerger dans le milieu graffiti. Certes tout de même un peu, mais c’est la musique qui est prioritaire puisque Star Wax est d’abord un mag de musique… NYC est tout de même un peu la Mecque. Mais à Paris il y a aussi du haut level, voire plus en lettering. À Berlin c’est cool aussi. Je vais y retourner bientôt car je n’ai pas encore peint là-bas. Sinon les hispaniques ont une sensibilité singulière et la culture muraliste est vieille là-bas…

Ton Top 5 des graffeurs/graffeuses ?
Waouh c’est balèze comme question car il y a tellement d’activistes avec des démarches différentes. Yko is Dead et Lek des Raw, il ne faut pas oublier les potes.

Comme on l’a évoqué au début de l’interview tu es aussi DJ et beatmaker. Tu as sorti 2 albums, quelles sont tes inspirations et influences musicales ?
Je ne suis pas très fier de mon premier album, mais j’aime bien Concrete or Abstract, le 2ème, 100% construit depuis des platines.
Il y a d’abord les MC’s : L2Op, Webbafied de EOW et JP de Less du Neuf. Quant aux influences en terme de genre musical, elles sont diverses : Hip Hop, reggae, drum’n bass. Et en terme de composition, quand Concrete or Abstract est sorti en 2006, il y avait assez peu d’albums composés depuis des platines. C’est du turntablism, donc mes influences viennent de ce milieu. Et ce milieu est surtout connu pour ses compétitions. Finalement la majorité des champions n’ont toujours pas sorti d’album. Je ne fais pas les compétitions mais pour l’époque je pense être source de proposition. Et même aujourd’hui en 2020 il y a très peu d’album 100 % construit depuis des platines. Ça veux dire aucune programmation, aucun sampler, aucune boîte à rythme. Que des samples joués et scratchés depuis des platines vinyles, avec parfois un bassiste et un guitariste.

Est-ce qu’il y a un ou des titres que tu aurais aimé sampler ?
Pas spécialement. Pendant longtemps je cherchais les samples les plus obscurs afin de ne pas être grillé. Aujourd’hui je m’en moque, je sample, je sors et je verrais ensuite. De toute façon ma musique n’est pas bankable donc je m’en moque désormais. Mon approche par rapport au sample a évoluée. Et puis quand tu sais par exemple l’histoire de Bosq qui a sorti un remix d’un titre du catalogue de Fania Records pour finalement être appelé par eux, non pas pour réclamer une indemnisation mais plutôt pour rejoindre la firme, ça fait relativiser.

Tu postes régulièrement des mixes sur mixcloud, le dernier en date est consacré à la ZudrangLam Radio, peux tu nous expliquer ce que c’est ?
Oui ca fait 8-9 ans que je fais la serie Coshmix via ma page Mixcloud. Et pendant le confinement, à la demande de Maft le boss de ZudrangLam Radio j’ai fait un mix exclusif : le Coshmix Dancing Special Against Covid.
ZudrangLam c’est la contraction de Zudrangma Records, un disquaire et label de Bangkok et de Studio Lam, un club dans la même rue. Maft à lancé ça car ses deux lieux ont dû fermés à cause du virus. Et un mec proactif comme lui doit avoir du mal à rester à rien faire, je pense.

La sélection est très éclectique, ça va du funk à l’afro-beat en passant par le disco, l’electro et le reggae, comment as-tu concocté la tracklist ?
Ahahah encore l’electro ! En fait il s’agit de bass music ou de house. Parfois je m’amuse à jouer sur un double tempo. J’ai fait aussi une intro avec des cuts, puis quelques scratchs, de temps à autre. De plus la fin du Coshmix 14 est au même tempo que le début du Coshmix 15. C’est une continuité. L’idée est de surprendre par la sélection, les enchaînements et de faire danser. Mon mix est un mélange de technique Hip Hop et de calage au tempo façon house. Il y a des vinyles de ma collection plus des promos que je reçois en digital. Oui c’est éclectique et finalement il y a un seul titre de rap, bien old school et obscur. C’est le 18eme titre : Say Africa. D’ailleurs si quelqu’un connait la source je suis preneur car évidement Shazam ne reconnaît pas. C’est le boss de A1 Records qui m’a donné le vinyle quand j’étais à NYC, en 2018. C’est un vinyle pirate tiré à peu d’exemplaires. Tiens, je devrais lui demander, mais va t-il donner sa source ? (rires).
Sinon je dois t’avouer qu’aujourd’hui j’ai du mal à me dire que je vais faire un set avec un seul genre musical. J’aime l’idée de voyager de pays en pays. Rien que dans ce mix, finalement à prédominance disco funk, il y a des artistes et des rythmes d’Équateur, de Colombie, du Brésil, du Nigeria, du Cap Vert, du Mexique, de Jamaïque, d’Amérique, du Canada, de Syrie ou d’Estonie. As-tu déjà entendu du funk estonien ? Et il y aussi des artistes français et anglais. La série Coshmix c’est plusieurs mixes thématiques. Et finalement c’est celui spécial rap français qui, publié il y a 5 ans, a été le plus écouté !

Qu’est-ce que tu penses du clubbing et de la place des DJ en France ?
Bah il y a du bon et du moins bon. Excepté quand je mixe, je suis de plus en plus rarement de sortie après minuit. Je vais plus à des concerts qu’en club. C’est comme dans Star Wax, nous nous intéressons plutôt à la composition, au live qu’à l’univers clubbing. Il y a de plus en plus de DJ sets cousus, proches d’un live en club mais ça fait encore office d’exception dans le Hip Hop. Je parle sans MC, bien sûr. Mais parfois tu peux me retrouver en soirée orientée trap, global bass, house voire techno où il y a plus en plus de live… ça fait des années que je prône un clubbing éclectique et décloisonné. Alors j’ose croire que ça va prendre ! C’est un délire plus anglais qui commence à se développer, enfin, chez nous.

Suite à la pandémie du coronavirus et la fermeture des bars, clubs, discothèques, les DJ’s se sont mis à faire des sessions live sur les réseaux sociaux, qu’est-ce que ça t’inspire pour le futur du DJing ?
Ça ne m’inspire pas grand chose. Patience. Les lives streaming ça ne date pas de 2020. Je te parlais tout à l’heure de la StreamBox TV, c’était en 2006… C’est bien si ça peut permettre aux amateurs de s’exprimer davantage.

Par rapport à cette crise, il y a une différence flagrante entre le milieu electro qui a su s’organiser et soutenir ses acteurs alors qu’il n’y a rien eu de comparable dans le milieu Hip Hop, pourquoi à ton avis ?
Je suis agacé d’entendre le mot electro. C’est un putain amalgame à la française, ça ne veut rien dire ! Le Hip Hop fait partie des musiques électroniques, il va être temps de l’assimiler. Encore une fois Arabian Prince utilise une TR-808 comme en techno, par exemple. Dr. Dre a dit que son influence première est Kraftwerk. Dans tous les genres de musique électronique, à l’exception de la MPC, ils utilisent les mêmes logiciels et les mêmes machines. Dans la techno comme dans le rap ça peut aussi être joué par des backbands. Même ceux qui ont fait l’exposition à la Philharmonie ont fait la même erreur. J’ai eu l’impression d’être exclu puisque notre Mouvement Hip Hop n’était pas représenté ou si peu. C’est flippant autant d’incultes ! J’estime être aussi inculte, mais là c’est du haut niveau. Alors je ne sais de quelle différence tu parles. Mais il est vrai que le milieu techno house semble plus structuré. Le Hip Hop n’a pas une culture club ou seulement bling bling. Lorsque j’ai interviewé Tijo Aimé à l’occasion du Star Wax n°38 – Spécial Street Danse, il a dit : Les Français n’ont pas la culture de la danse en club.
Sinon, ça peut paraître cliché mais tant pis, je pense que les protagonistes du milieu house et techno sont souvent de classes sociales plus aisées et sont donc mieux ancrés dans le système, plus connectés aux politiques urbaines et donc aux possibles financements. Alors que ceux du milieu Hip Hop sont plus ghetto… Finalement dans les quartiers il y a des associations plus ou moins proches des élus, etc mais ils ne défendent pas spécifiquement le Hip Hop, ils défendent des musiques populaires d’origines africaines, par exemple, ou véhiculent un message social afin d’estomper l’exclusion. J’ai du mal à exprimer ma vision mais je suis assez sûr de ce que j’avance. Et c’est très propre à chez nous, car beaucoup d’événements, de projets, vivent grâce à des subventions. Vois-tu, les préoccupations ne sont pas les mêmes ? Il y a de bons éléments dans le Hip Hop mais souvent ils développent leurs sociétés de prod. dans leur coin, de manière indépendante. Et parfois ils partent aux USA ou rejoignent des sociétés comme LiveNation… Et puis le Hip Hop manque certainement d’unité, de partage et surtout de fêtes à l’esprit populaire. Pour faire bref (rires).

Comment imagines-tu l’avenir du DJing dans 20 ou 30 ans ?
Attends je vais chercher ma boule de cristal (rires). Tu m’as pris pour un devin ?
J’espère qu’il y aura plein d’orchestres de tablists et que les scratcheurs seront enfin considérés comme des compositeurs. Dans les clubs les vigiles vont être remplacé par des systèmes de vidéo et d’intelligence artificielle. Et il y aura des robots à la place des DJ’s, les jukebox 3.0. Et ça sera très mal vu par le système de notation des citoyens d’être DJ de club et de fréquenter des drogués. Tu connais le système de crédit social installé en Chine ? Ça risque d’arriver chez nous. C’est flippant et violent. D’ailleurs les pays démocratiques ressemblent de plus en plus à des dictatures.

Si tu devais faire un top 5 des DJ tu mettrais qui ?
Pour la puissance d’un set clubbing : Arabian Prince, Jazzy Jeff, Craze. Pour le turntablism : D-Styles et toute la clique des Beat Junkies et ThudRumble. Pour les femmes il y a Shortee. Et en France L.Atipik commence vraiment a faire des routines cool. Spontanément je pense à eux mais il y en a d’autres.

Peux-tu nous parler de tes futurs projets ?
Faire vivre Star Wax. Ça serait bien en 2021 de fêter les 15 ans le temps d’un beau rendez-vous. Puis il y a des projets dont je ne peux pas parler. Tout cela en essayant de concrétiser mon troisième album qui est un vaste chantier liant graffiti, musique en format vinyle, papier et vidéo.

STAR WAX n°55 – Eté 2020 – à télécharger ici.

Un mot de la fin ? Une dédicace ?
Merci à vous !
Respectons la Terre Mère et les éléments organiques. Utilisons le digital à bon escient mais surtout rapprochons-nous de la nature.
Je vais aussi ajouter une citation d’Edouard Glissant que j’ai appris grâce à l’aventure Star Wax : « Je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. » Un mot quoi ! (rires).


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